Javed Akhtar, vénéré en Inde, enfin traduit en français

Claire Darfeuille - 26.11.2014

Edition - International - Traduction littéraire - ourdou et hindi - Littérature indienne


Adulé en Inde, scénariste et parolier, mais aussi membre du Parlement, le poète Javed Akhtar était à Paris et à Bruxelles pour présenter son premier livre traduit en français, D'autres mondes. L'ouvrage vient de paraître en version trilingue aux Éditions Janus, dans la collection Fiction&Témoignage.

 

 

 Shumona Sinha, Javed Akhtar et sa traductrice Vidya Vencatesan à la Maison de la Poésie

 

 

C'est avec ferveur que ses admirateurs l'attendaient à Paris, à l'Ambassade de l'Inde, à la Sorbonne Nouvelle, à la Maison de l'Inde de la Cité universitaire ou encore à la Maison de la poésie, accompagné en tous lieux de son épouse, la non moins célèbre Shabana Azmi, de sa traductrice Vidya Vencatesan et de ses éditrices françaises, Luce et Éléonore Jame. Shumona Sinha, qui les accueille, salue ainsi le scénariste des « films avec lesquels on a grandi » et la muse du poète, qu'elle présente au public français comme « notre Adjani, notre Jeanne Moreau ». 

 

Véritable vedette dans son pays, tant pour ses scénarios que pour ses paroles de chanson populaire, Javed Akhtar, qui se consacre désormais à la poésie, se dit « animal apolitique », ce qui ne l'empêche pas d'être membre du Parlement (sur nomination du président) et à l'origine du vote en 2012 de la loi pour le droit d'auteur.

 

De l'extrême précarité aux honneurs

 

Descendant d'une famille de poètes depuis sept générations, il a toujours récité ghazals et nazms, formes poétiques traditionnelles. « À 13 ans, j'en connaissais cent, à 25 ans, j'en savais mille et à présent, je peux encore réciter pendant cinq à six heures », explique-t-il. Mais, jeune homme, la poésie ne représente pas pour lui « un acte de rébellion » : ce n'est qu'après avoir mené sa brillante carrière cinématographique – et après la mort de son père — qu'il éprouve le besoin de renouer avec l'art de la poésie.

 

« Peut-être me suis-je dit qu'il n'y avait plus personne pour garder la boutique ? », dit-il méditant sur ce retour tardif. Il estime par ailleurs qu'« une fois les rêves de gloire remplis, on est déçu ». Enfin, celui qui a connu fortune et succès, mais aussi la faim et l'extrême précarité durant ses années d'errance, constate : « Quels que soient les détours, on arrive au même endroit ». Il revient dans une note biographique en préface sur son long parcours, depuis la « source jaillissant des montagnes » jusqu'aux « plaines calmes et profondes ».

 

 

 

Musulman athée, défenseur de la cause féministe et de tous « ceux qui réclament le droit de vivre », Javed Ahktar évoque dans ses poèmes tant les questions métaphysiques que la vie quotidienne, et interroge inlassablement le monde. L'écrivain Lionel Ray, venu l'écouter à la Maison de la poésie, dit apprécier cet usage de mots simples, qui lui rappelle les vers de Paul Claudel : « Les mots que j'emploie, ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes ! ».

 

Des langues soeurs annexées par les nationalistes

 

Sous le feu des questions de Shumona Sinha, auteure originaire du Bengale-Occidental qui écrit en français, Javed Akhtar revient sur son engagement artistique et politique. « Si j'écris sur un problème social, c'est parce qu'il est mon problème, et non pas qu'il est un problème de société », explique-t-il, avant de conclure : « Je n'écris pas mes pensées, j'écris ce qui me touche. » Pour atteindre un plus large public, Javed Akhtar a choisi de publier ses poèmes en ourdou et en hindi. « Ce sont des langues sœurs, mais elles ont été annexées par la voix stridente des nationalistes, et avec la Partition (Partition des Indes, entrée en vigueur en 1947, basée sur la démographie religieuse), l'ourdou est devenu musulman et le hindi langue des hindous », explique sa traductrice, Vidya Vencatesan.

 

Pour traduire cette langue, sans majuscule ni ponctuation, faite pour être récitée, celle-ci a cherché à « reproduire le corps vocal ». Un timbre, une voix, un souffle qui appellent les manifestations du public indien pendant les récitations, loin du recueillement silencieux qui est de mise durant les lectures publiques en France. Une expression collective qui participe à rendre plus vivante encore cette poésie du réel et dont les auditeurs ont pu faire l'expérience lors des soirées à la Maison de l'Inde et à la Maison de la poésie.

 

 

 La traductrice Vidya Vencatesan entourée des fondatrices des éditions Janus, Luce et Eléonore Jame

 © Indira Lebrin

 

 

Un prochain livre de Javed Akhtar devrait paraître chez Janus, petite maison d'édition qui publie principalement de la poésie, des Ballades de Vladimir Vissotsky aux Souvenirs et Empreintes de Jean Métellus. Cette fois, il s'agira d'une conversation en anglais sur le cinéma, qui occupa l'auteur pendant deux décennies et pour lequel il a remporté une trentaine de Prix, dont 16 fois le Filmfare Awards, avant que ne lui soit remis en 2013, une des trois plus hautes distinctions civiles décernées par le gouvernement indien, la Padma Bhushan.

 

« Ce n'est pas comme si je n'avais rien fait dans ma vie, mais ce que j'ai fait n'est pas le quart de ce que je peux faire et cette idée ne me laisse pas en paix », dit-il en en conclusion de sa note de présentation au lecteur français. Une intranquillité pleine de promesses.