"Je déteste la littérature anglaise, sauf Sterne qui est presque français", Adam Thirlwell

Claire Darfeuille - 14.04.2014

Edition - Société - Adam Thirlwell - Metz - journalisme et littérature


Shumona Sinha, Andrei Kourkov et Adam Thirlwell étaient invités par le Festival Littérature et Journalisme à Metz à débattre de la célèbre affirmation d'Umberto Ecco «La langue de l'Europe, c'est la traduction». L'occasion de revenir sur le parcours et les cheminements de chacun d'entre eux.

 

 


 

 

«Si j'étais flamand, je ne serais pas traduit», assure le jeune écrivain britannique Adam Thirlwell, dont les livres sont traduits dans plus de 30 pays et dont le dernier essai Le livre multiple lui vaut la Une du Monde des livres cette semaine. Son essai est, selon l'animateur du débat, «une Babel heureuse» où se côtoient Flaubert, Kafka, Borges, Gadda, Hrabal, Gombrowicz ou encore Nabokov… Pour le romancier, littérature et traduction ont toujours été liées depuis qu'il a commencé «à penser à travers la littérature étrangère".

 

"Je déteste la littérature anglaise, sauf Sterne qui est presque français», assure-t-il. Évoquant les langues majeures et mineures, il dénonce comme un scandale le fait que l'oeuvre d'Ismail Kadaré soit traduite en anglais à partir du français et non de sa version albanaise. Il poursuit : «Pour un écrivain anglais ou américain, il est trop facile d'être traduit». A fortiori si l'on a son talent, serait-on tenté de nuancer.

 

Les manuscrits d'Andreï Kourkov rejetés pendant 18 ans

 

L'écrivain Andreï Kourkov, dont le roman Le Pingouin est l'un des premiers best-sellers post-soviétiques, est désormais traduit dans 40 pays. Mais la route fut longue avant que la maison d'édition suisse Diogenes n'accepte son manuscrit. Il raconte avoir envoyé des milliers de lettres et manuscrits à des maisons d'édition partout en Europe (il parle sept langues…), avoir essuyé des centaines de rejets pendant 18 ans, dont «son préféré». Une maison d'édition anglaise lui explique laconiquement «Dear Sir, sorry but we publish only quality literature». Ironie du sort, le même éditeur acquerra les droits du même livre quelque temps plus tard.

 

À 18 ans, Andreï Kourkov falsifie ses papiers pour pouvoir partir en Pologne ; le polonais sera sa première langue étrangère apprise pour lire des livres non traduits. Il interpelle une touriste polonaise à Kiev, lui demande de se faire passer pour sa tante afin d'obtenir une autorisation de sortie d'Ukraine, se retrouve à Varsovie, obligé de se faire passer pour un anglais, «pour les voisins» !

«À présent, je voyage partout grâce à la traduction de mes livres», explique celui qui consacre désormais 6 à 8 mois de l'année à ces déplacements, mais n'a pas encore visité tous les pays...

 

La révolte post-coloniale de Shumona Sinha

 

Shumona Sinha habite elle depuis 13 ans en France, après avoir vécu 27 ans en Inde. Elle décrit son choix d'étudier la langue française comme sa «petite révolte post-coloniale» vis-à-vis de l'anglais, dans un pays, qui compte lui-même 26 langues sans les dialectes.

Elle raconte avoir commencé par lire des livres «très rouges», les auteurs russes, puis français, de préférence à la littérature anglaise où «on vous décrit le château, la salle de bal, la robe de la jeune fille avant d'en arriver au baiser».

 

Avant de finir ses études, elle a «le culot» d'entamer la traduction de 69 poètes et poèmes français, dont Yves Bonnefois, Philippe Jacottet, Lionel Ray. Elle doit parfois avoir recours au sanskrit, utilise certains mots du XIIe siècle, pour faire chanter la voix de ces poèmes en bengali.

 

À propos de son dernier roman, écrit en français, Calcutta, elle explique avoir ressenti le devoir de lutter contre les clichés véhiculés en France sur l'Inde, le Taj Mahal, les femmes en sari, Mère Teresa, mais aussi avoir eu peur de faire un roman trop explicatif, une sorte de «traduction culturelle» en français.  Pourtant, l'écriture en français s'est imposée dès son premier roman après quelques vaines tentatives en bengali, une langue qui lui fait désormais «mal aux mâchoires». Elle se souvient que «les conducteurs de pousse-pousse parlaient français dans mes rêves".

 

Des mots honteux en bengali

 

Il est parfois avantageux d'être traduit, relève Adam Thirlwell qui rappelle que Edgar Allan Poe est considéré comme un écrivain mineur en Angleterre, mais traduit en France par Baudelaire.... Il dit préférer lui-même que sa traductrice trouve une allitération proche du sens, plutôt que de coller à l'original. Andreï Kourkov assure de son côté que les traductions de Dostoïevski sont meilleures en allemand que les textes originaux. Mais, il confit avoir parfois retardé de six mois la parution d'un livre, parce qu'il était en désaccord avec la traduction. Shumana Sinha serait elle «honteuse» que ses livres soient traduits en bengali, langue dans laquelle elle s'interdit de penser certains mots. Une distance prise vis-à-vis de la langue maternelle qui est «sa liberté».

 

Reste l'idée de «la troisième langue» avancée par Adam Thirlwell, une sorte d'épreuve de vérité. Il propose de faire traduire une histoire par un auteur, puis d'en traduire de nouveau la traduction pour voir si l'histoire résiste au style des romanciers et livre «l'essence du récit».