Droit d'auteur : Julia Reda devenue Pablo Escobar

Nicolas Gary - 10.09.2015

Edition - Justice - Richard Malka - Julia Reda - Jean-Claude Juncker


Invité sur France Inter, très tôt le matin, l’avocat Richard Malka est venu promouvoir le libelle que le Syndicat national de l’édition lui a commandé. Soucieux de défendre les auteurs, le SNE a donc demandé à l’avocat de rédiger un plaidoyer intitulé La gratuité, c’est le vol. 2015, la fin du droit d’auteur. Tout un programme, bien entendu, détaillé sur France inter.

 

Julia Reda (Parti Pirate) - Parlement européen

Julia Reda - ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Le titre est repris de l’ouvrage de Denis Olivennes, paru chez Grasset en mars 2007, où l’ancien patron de la Fnac dénonçait le piratage. Toutefois, il avait tout de même eu le bon goût de défendre la vente de musique sans DRM – une position dont le SNE est encore loin, alors même que leurs confères allemands encouragent désormais à l’usage du watermarking

 

Dans un procès d’intention, tout à fait compréhensible étant donné les intérêts à défendre, Richard Malka explique donc à l’antenne d’Inter que Bruxelles « ne dit pas qu’elle veut supprimer [le droit d’auteur], en tout cas, elle ne dit pas qu’elle l’envisage, mais elle veut le faire ». Selon sa vision du projet de réforme du droit d’auteur, l’Union souhaiterait donc « réduire à peau de chagrin » la rémunération des auteurs, en multipliant les exceptions au droit d’auteur.

 

Et de citer le prêt numérique en bibliothèque. « Mais si vous pouvez, de chez vous, sans aucune limitation de nombre d’exemplaires consultés, sans avoir à vous déplacer à la bibliothèque [...] avoir accès à tous les livres de la production culturelle, alors pourquoi continuer à les acheter ? Que ce soit en numérique ou en papier. »

 

Cette inquiétude est portée par les éditeurs depuis des années, et dès les premières expérimentations aux États-Unis, elle avait fusé. On comprend qu’elle se retrouve aujourd’hui sur la table, même si l'instauration d'un droit de prêt numérique, sur le modèle équivalent au format papier, n'est pas vraiment au programme de l'édition. Cela permettrait pourtant de systématiser la rémunération des auteurs...

 

Dans tous les cas, les seuls à bénéficier de cette refonte du droit d’auteur seraient « les géants de l’internet qui ont besoin de gratuité pour alimenter leurs tuyaux ». Amazon ne serait certainement pas d’accord : à la grande différence d’Apple, la firme de Seattle ne repose pas sur la vente du matériel, mais bien celle des œuvres dématérialisées. 

 

« En permettant que l’application Kindle soit disponible sur iPad, Apple est en mesure d’attirer plus d’acheteurs de sa tablette. Le bénéfice tiré se fait sur les ventes de matériel. » Et le résultat est supérieur aux ventes perdues depuis iBooks. Le schéma est alors inverse pour Amazon, qui profite des ventes de contenus, tout en n’ayant pas la palme des appareils : la coopération existe bel et bien, sous la forme d’une tolérance commerciale entre les deux acteurs. (voir notre actualitté)

 

 

L’avocat poursuit tout de même : la réforme européenne aboutira à l’appauvrissement de la liberté d’expression, rien que cela. Et comme aucun État n’avait demandé que soit ouvert ce dossier, la décision de Jean-Claude Juncker est plus incompréhensible encore. Or, voici que le sujet est confié, « et ça, c’est invraisemblable, le rapport sur le droit d’auteur à la seule députée européenne, sur 751, du Parti pirate [...] Autant confier à Pablo Escobar le soin d’écrire le Code pénal ».

 

 

 

Bon. La députée Julia Reada en a entendu des vertes et des pas mûres, et même des agressions particulièrement misogynes, ou parternalistes – Jean-Marie Cavada en avait été un bel exemple. Passons. La comparaison de l’avocat est donc tout à son honneur : elle était encore inédite. Toutefois, dans son livre, Me Malka ne manque pas l'argument de l'âge, de toute manière :

 

 

 

La suite de l'intervention radiophonique est sévère, avec des assertions à l’emporte-pièce, comme « le livre numérique représente 2,9 % en matière de littérature générale ». Mais l’argument n’est pas là : il s’agirait donc de déstabiliser 97,1 % « d’une économie qui fonctionne bien, pour s’adapter à 2,9 % ». Là encore, c’est aller vite en besogne, comme le rappelait le Comité des Artistes Auteurs Plasticiens : « Mais si on comprend bien jusqu’à présent tout va très bien Madame la Marquise : les éditeurs paient équitablement les auteurs, ces derniers peuvent vivre décemment de leur travail, la transparence des comptes entre auteurs et éditeurs est garantie, les droits d’auteurs ne sont pas en chute libre, la précarité des auteurs est une affabulation de certains esprits chagrins… »

 

Et Richard Malka de conclure : « Je ne comprends pas pourquoi Jean-Claude Juncker veut se transformer en fossoyeur de la culture européenne. »

 

 

Enfin, il n’est pas de passage à l’antenne sans faire passer de petits messages : Axelle Lemaire en prendra également pour son grade, mise sur le même point, ou presque, que le président de la Commission européenne. « Nous ne savons pas encore précisément ce qu’il y a dans ce projet qui n’a pas été dévoilé, mais il semble être inspiré de cette philosophie de la gratuité qui est aussi celle de Bruxelles. » Le procès se poursuit donc, alors que la Loi Création, qui aurait pu garantir des sécurités essentielles aux auteurs, elle, ne contient pas une seule ligne à leur sujet. Que ce soit sur la transparence des comptes, ou le partage de la valeur, les auteurs de l'écrit sont totalement oubliés

 

Probablement trop loin de Bruxelles pour être entendus...

 

Pirate Finger Puppet (from Logan)

Catherine CC BY 2.0

 

 

Heureusement, L’Antre du Greg offre un son de cloche qui contrebalance un peu les propos : « La gratuité est donc le vol pour les acteurs de l’édition francophone. On ne peut mieux résumer la pensée de l’industrie avec cette phrase. C’est pour cette raison que le prêt entre particuliers doit être puni [...] que le prêt en bibliothèque est soumis à condition, que les bouquinistes sont vus d’un mauvais œil. [...] Lorsque je lis ce pamphlet, je me rends compte qu’il vient d’un cri d’agonie d’un monstre. Pour éviter de crever, il tente le tout pour le tout, en jouant sur la mauvaise foi, les non-dits, et l’absence de connaissance sérieuse de « leur ennemi ». Pourtant, je ne suis pas particulièrement friand des GAFAM, mais ils ont eu l’idée, ils ont compris que les personnes qu’il fallait soigner étaient les auteurs. » 

 

Le manifeste a été tiré à 50.000 exemplaires, dont 35.000 seront proposés gratuitement en librairie.