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Jean Fabre : "Jamais il n'a placé un auteur devant les autres"

Nicolas Gary - 13.01.2014

Edition - Les maisons - Jean Fabre - L'Ecole des loisirs - Maurice Sendak


Le décès de Jean Fabre, cofondateur de l'École des Loisirs, avec Jean Delas et Arthur Hubschmidt, a jeté jeudi dernier un voile pudique sur la maison. Âgé de 93 ans, son fils, Jean-Louis, contacté par ActuaLitté, le décrit comme « un homme qui sera resté discret toute sa vie, préférant parler des auteurs et de sa maison, plutôt que de sa personne ». Et parmi ses auteurs, on retrouve notamment Arnold Lobel, Maurice Sendak ou encore Leo Lionni et Tomi Hungerer.

 

 


Jean Fabre © Aline Giron 

 

 

Né en janvier 1920, Jean Fabre avait travaillé aux éditions de l'École, dans les années 40, avant de se lancer dans l'aventure de L'École des loisirs, dont il avait trouvé le nom. « Il souhaitait que les enfants puissent avoir autre chose que des livres strictement éducatifs, des ouvrages qui leur permettraient de développer leur personnalité », poursuit son fils.

 

Fondée en 1965, la maison portera entre autres la marque de cette continuité éducative entre les Éditions de l'École et cette aventure éditoriale. « La Joie par les livres s'est créée la même année, et avant nous, il y avait le Père Castor, mais L'École des Loisirs a apporté un projet éditorial nouveau, visionnaire. »

 

Pour Louis Delas, qui dirige aujourd'hui l'École des Loisirs avec Jean-Louis Fabre, la figure de Jean Fabre associait « la qualité éditoriale, l'indépendance familiale, et le temps pris pour mener à bien les projets. Or, ce temps découle de l'indépendance financière que seule une maison qui n'est pas rattachée à un groupe peut s'octroyer ».  Cette autonomie financière, c'est à lui en partie que l'École la doit. « Il a toujours participé aux réflexions stratégiques. »

 

Et d'ajouter : « Il avait une double sensibilité, celle du créateur d'entreprise, associée à l'audace et l'innovation de l'éditeur. Des qualités que tout patron et éditeur devrait avoir. Il avait cette image des verres à double foyer : être capable de gérer les affaires en bon père de famille, mais également de porter des projets inattendus. Si l'édition souffre aujourd'hui du court terme, lui était capable de jongler entre l'instant et l'avenir. »

 

Cette audace, c'est effectivement en développant avec Jean Delas et Arthur Hubschmidt une littérature jeunesse. « C'était révolutionnaire, à l'époque, et les auteurs d'alors sont désormais des classiques. » S'il n'y aura pas d'hommage immédiatement rendu, « l'an prochain, l'École des Loisirs fêtera son 50e anniversaire, et ce sera l'occasion de le remercier pour le travail accompli ». 

 

 

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse à Montreuil (2013)
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

D'autant que Jean Fabre a travaillé jusque très tard, « pratiquement en 1995. Il n'était alors plus découvreur de talents, mais il a gardé cette position de ‘Sage de l'entreprise', auquel nous venions tous rendre compte, lui exposer régulièrement nos projets. Les journées se finissaient souvent dans son bureau : nous ne refaisions pas le monde, pas toujours », plaisante son fils.

 

« Jamais il ne s'est permis de mettre un auteur devant les autres. Il les a toujours considérés comme dignes de confiance, et ne jugeait personne. Bien entendu, il a été considérablement assisté par Arthur, dans son travail, mais il gardait ses jardins secrets, comme cette collection Apprentissage de la lecture, qu'il voulait être une passerelle. » 

 

De même, face à des grandes réussites éditoriales, comme Harry Potter, Jean Fabre n'aura pas exprimé de regrets. « Il n'était pas de ceux qui ont l'esprit conquérant. Pour lui le bon resterait toujours, et il ne se fiait pas à la mode. Mon père restait dans un principe de continuité éditoriale : ce qui mérite d'être un succès émergera toujours, pensait-il. »

 

Conserver de lui les seuls Barbapapa serait limitatif. « Tous les grands auteurs sont passés à l'École des loisirs. Il a su en découvrir nombre d'entre eux », conclut Louis Delas.