« Je traduis, car écrire est la seule chose que je sache faire » (Jean-Pierre Carasso)

Claire Darfeuille - 17.09.2015

Edition - International - Traduction littéraire - festival Vo-Vf - littérature américaine


Jean-Pierre Carasso a traduit, le plus souvent avec sa compagne Jacqueline Huet, de grands auteurs américains contemporains (Carver, Hemingway, Norman Mailer…) et plus récemment Jim Dodge, Alice Munro ou encore Jonathan Safran Foer. Il est le traducteur à l’honneur de la 3ème édition du festival Vo-Vf, le monde en livres qui se déroule à Gif-sur-Yvette du 02 au 04 octobre 2015.

 

Rofo le clown, cosigné par Howard Buten et Jean-Pierre Carasso

 

 

On lui doit La Conjuration des imbéciles en français, livre mythique de la littérature américaine contemporaine qualifié par certains critiques de « meilleur roman du XXe siècle », de « gros bouquins difficiles » qu’il range parmi les chefs d’œuvre littéraires, par exemple La cité de Dieu de Doctorow ou Un sale type de Stanley Elkin, mais aussi tous les livres de Howard Buten, de Quand j’avais cinq ans, je m’ai tué à Buffo, et plus d’une centaine d’autres traductions d’auteurs aussi divers que Philip Roth, Jay McInerney, Philip K. Dick… réalisée au cours de quarante années d’un dur labeur. 

 

Car, « comme tous les paresseux, je travaille énormément », remarque Jean-Pierre Carasso qui fut dans sa jeunesse proche de Guy Debord [auteur du célèbre graffiti « Ne travaillez jamais », NdR] et éloigné du travail. Ou plutôt de sa vocation première d’écrire, vers laquelle il revint de façon détournée. « Si l’art était mort et le travail d’écrivain un boulot méprisable, alors la traduction constituait un bon moyen de se masquer. » 

 

Entre temps, il a fait sienne la définition du métier par le polémiste Léon Bloy, dont il apprécie le « beau brin de plume dans l’invective », lequel estimait qu'un « bon traducteur est une prostituée qui couche avec tout le monde ». C'est un métier où l’on est, dit-il, « obligé d’en apprendre tous les jours. Depuis les essences d’arbre au Canada, en passant par les subtilités d’une saignée ou l’art des tisserands au XIXe siècle », et la liste pourrait s’allonger.

 

Traduire les mémoires d'un conducteur de locomotive

 

Il a également porté de grandes voix féminines d’outre-Atlantique, Jamaïca Kincaid, Cynthia Ozick ou encore Alice Munro, mais peu importe le genre (de l’auteur) pourvu que l’on ait le style, estime Jean-Pierre Carasso, prêt à une démonstration efficace. Car, dans le cas contraire, faudrait-il alors « faire traduire les mémoires d’un conducteur de locomotive par un conducteur de locomotive, une femme par une femme, un auteur américain par un auteur américain », voire confier la traduction du livre « d’un auteur juif à un traducteur israélite », comme il lui fut proposé jadis par un éditeur… Une vieille histoire qu’il raconte à présent en se moquant d’un si consternant aveu d’antisémitisme. 

 

Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet ont récemment signé une nouvelle traduction de Last exit to Brooklyn, traduction éprouvante en raison de la nature même de l’univers de Hubert Selby Jr. et qu’ils réalisèrent ensemble, comme ils en ont coutume depuis 30 ans. Car « traduire à deux permet de se soutenir le moral. On n’est pas effondré en même temps. L’un arrive toujours à tirer l’autre de son marasme traductif », observe-t-il. 

 

Lors de la table ronde qui lui est consacrée durant le festival Vo-Vf, il parlera peut-être d’un de ses romans préférés au début duquel « une gosse de 13 ans, violée par ses parents, accouche d’un enfant mongolien, puis apprend à écrire… » et ne manquera pas de partager son goût pour les nouvelles d’Alice Munro qui jusqu’alors avait été « traduite avec le coude, les genoux ou les fesses » ou d’évoquer le roman Mon frère de Jamaïca Kincaid « au style reconnaissable entre mille ».

 

Les erreurs de traduction toujours inévitables et souvent hilarantes

 

Il reviendra aussi sur un des thèmes qu’il aborde avec délectation : les erreurs de traduction. Les siennes, celles des autres, dont il aime se moquer puisqu’elles sont de toute façon « inévitables ». « Le traducteur dans son état de transe traductive ne voit parfois pas qu’il écrit quelque chose qui n’a pas de sens, puisque le sens, c’est la responsabilité de l’auteur », explique-t-il entre deux plaisanteries sur ce personnage de Carver qui, grâce à la traductrice, ne touche plus au produit anti-limace depuis longtemps, mais continue en revanche à boire, alors qu’il était dans la version originale abstinent depuis des années et occupé à pulvériser un pesticide. Ou encore ce jeune garçon, dans un livre de Edgar Lawrence Doctorow qui, par la magie de la traduction, est tout à coup promis à une carrière de tennisman en place d’un destin de mafioso. 

 

Mais le traducteur connaît aussi de profondes satisfactions devant ses trouvailles, astuces et autres jongleries avec les mots qui lui permettent de contourner une difficulté, voire de la franchir avec grâce. Jean-Pierre Carasso se dit ainsi « pas mécontent » de son travail sur la langue de Stanley Elkin, dont il admire la faconde et l’humour ou encore de sa traduction de La Sarabande de Fisher de Tod McEwen. Pensif, il continue de s’interroger sur les différences entre l’anglais et le français, entre nos cerveaux… Ainsi, pourquoi lorsqu’un cavalier entre dans la cour, en français l’on sait qu’il est à cheval alors qu’en anglais il faut le préciser ? Pourquoi devant le panneau « Slow men at work », l’Anglais comprendra qu’il faut ralentir et non que les ouvriers sont lents ? 

 

Il racontera aussi peut-être comment il est régulièrement convié à Helsinki par l’ambassade de Finlande, suite à son excellent travail de traduction du finnois et combien il regrette de ne pouvoir déchiffrer la lettre d’invitation… Des histoires de traducteurs qui « ne savent qu’écrire » et très bien raconter.

 

Table ronde avec Jean-Pierre Carasso le samedi 3 octobre de 14h à 15h au festival Vo-Vf, le monde en livre, à Gif-sur-Yvette