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Jeanne d'Arc, une figure historique captive de Marine le Pen

Laurène Bertelle - 04.05.2017

Edition - Société - Marine Le Pen Jeanne d'Arc - Jeanne d'Arc Emmanuel Macron - Jeanne d'Arc Front national


Chaque année, le 1er mai est la date choisie par le Front National pour rendre hommage à Jeanne d'Arc, et 2017 n'a pas fait exception. Dans un ouvrage collectif intitulé Jeanne Politique, plusieurs spécialistes reviennent sur le mythe de la Pucelle d'Orléans et sa récupération en politique et dans les arts. A quelques jours du second tour des Présidentielles, c'est l'occasion de discuter avec eux de l'analogie entre Jeanne d'Arc et Marine Le Pen, mais aussi, plus surprenant, Emmanuel Macron.

Jeanne d'Arc

(leo.jeje, CC BY 2.0)

 

 

« Marine Le Pen est une fille de France. Elle n’est pas Jeanne d’Arc mais elle a choisi la France. » Voici les mots exprimés par Jean-Marie Le Pen lors de son traditionnel discours du 1er mai 2017. Chaque année, le président d’honneur du Front national se rend au pied de la statue de Jeanne d’Arc à Paris pour lui rendre hommage. Mais d’où vient la récupération politique de cette figure historique ? 

 

C’est à cette question que tente de répondre le livre Jeanne Politique : de Voltaire au Femen, publié par les PULIM (Presses universitaires de Limoges). Cet ouvrage collectif dirigé par Vincent Cousseau, Florent Gabaude et Aline Le Berre revient sur la construction du mythe de la Pucelle d’Orléans et sa récupération, en art et en politique jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, la récupération politique de Jeanne d’Arc est largement attribuée au Front National, mais pourquoi ?

 

Une figure féminine nationaliste au service du peuple

 

L’ouvrage démontre bien comment la figure de Jeanne d’Arc a été récupérée de nombreuses fois et par de nombreux corps politiques, depuis sa mort jusqu’à aujourd’hui. « La fonctionnarisation politique de Jeanne a commencé dès son vivant, explique Florent Gabaude. Jean-Marie Le Pen est l’héritier direct de cette histoire, de l’Action française et des Camelots du roi qui investissent la place des Pyramides, de la sainte Jeanne de Maurras, de Brasillach et de Pétain. »

 

Jeanne d’Arc, pour le Front national, c’est avant tout « l’allégorie du souverainisme, de la résistance patriotique de la France d’en bas face aux “collabos”, aux immigrés qu’il s’agit de “bouter hors de France” et à l’Europe des élites », énonce-t-il. Elle incarne l’image de la guerrière qui chasse les « envahisseurs », mais qui se rebelle également contre les grands, un double combat que reprend Marine Le Pen aujourd’hui dans sa campagne présidentielle. 

 

Car si Marine Le Pen est plus implicite que son père, qui lui est allé jusqu’à créer son micro-parti Comités Jeanne, elle aussi récupère le symbole de Jeanne d’Arc. « À la différence du père, Marine Le Pen met moins l’accent sur la filiation catholique conservatrice de l’image frontiste de Jeanne », nuance Florent Gabaude.

 

En revanche, l’association à une figure historique féminine est bien sûr lourde de sens. Sabine Savornin, l’une des auteurs de l’ouvrage et fervente féministe, a dédié un chapitre entier sur la récupération politique de Jeanne d’Arc par l’extrême droite et les mouvements « sêxtrémistes ». « Quand elle parle d’UMPS, elle se pose comme une sauveuse. Mais elle joue également sur sa position de femme qui a su s’imposer dans un milieu d’homme. On le voit dernièrement sur son affiche présidentielle », explique-t-elle.

 

Ainsi, le 1er mai 2015, lorsque s’affrontent deux grandes figures féminines, Marine Le Pen et les Femen, devant la statue d’une troisième, Jeanne d’Arc, le choc des opinions est fort. « Les Femen sont féministes, mais elles sont avant opposées à toute forme de patriarcat, contrairement à Marine Le Pen. Elles ne portent pas d’armes, elles sont pacifistes, comme Jeanne d’Arc. À mon sens, elles incarnent plus Jeanne d’Arc que Marine Le Pen. »

 

Jeanne d’Arc déchirée entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron

 

Mais sur l’échiquier politique, Marine Le Pen n’a pas l’exclusivité sur Jeanne d’Arc. En effet, les deux candidats au second tour de la Présidentielle utilisent cette image. L’année dernière, Emmanuel Macron s’était rendu à Orléans pour lui rendre hommage. 

 

« Pour Macron, le 8 mai 2016, Jeanne d’Arc est l’inspiratrice d’un peuple en marche, la “vivante énigme” qui va “libérer les énergies de tous”, car elle est animée d’une foi inébranlable qui déplace les montagnes, explique Florent Gabaude. Il valorise l’approche mystique, voire christique de la légende. On peut y voir un avatar de la “laïcité ouverte” prônée par la nouvelle gauche. »

 

Marine Le Pen, Emmanuel Macron, Les Femen, mais aussi, plus anciennement, Nicolas Sarkozy ou encore Ségolène Royal… Comment est-ce possible qu’une même figure historique puisse être récupérée par des personnalités aux opinions et idéologies si variées et différentes ?

Sabine Savornin nous apporte quelques explications : « Jeanne d’Arc fait consensus. Elle n’est ni de gauche ni de droite. Elle est à la fois populaire, du peuple d’en-bas et qui va parler aux grands. En même temps guerrière, mais pacifiste. »


 

« Jeanne d’Arc est populaire non seulement en France, mais dans le monde entier, ajoute Florent Gabaude. Elle n’appartient à aucune obédience politique ni religieuse, elle n’appartient plus aux Français, elle est devenue une figure d’identification individuelle et collective universelle, pour les femmes, les transgenres, les opprimés, les sans-parts de tous les pays. Elle a inspiré aussi bien les suffragettes britanniques que les Cristeros du Mexique dans les années 1920 ou le fondateur du socialisme péruvien José Carlos Mariátegui ; elle inspire les LGBT américains d’aujourd’hui. »


 


Et de poursuivre : « Jeanne est populaire parce qu’elle est, comme tous les personnages historiques dont on fait des héros, un “couteau suisse” et un “passe-partout journalistique”, selon les expressions du philosophe marxiste Daniel Bensaïd, qui a consacré un magnifique ouvrage à Jeanne, et de la chercheuse allemande Stephanie Himmel. La lecture que les acteurs politiques font du mythe informe plus sur leurs croyances et leurs valeurs respectives que sur l’histoire. »

 

« Les héros sont polysémiques. On le voit aujourd’hui avec le succès de Charles de Gaulle dont tous les candidats à l’élection présidentielle (à l’exception de ceux qui réclament une VIe République) se revendiquent. »

 

En ce qui concerne Jeanne d’Arc, Florent Gabaude rappelle que son image a été et continue d’être utilisée par la droite, mais aussi par la gauche, chaque parti politique récupérant certains aspects du symbole. « La Jeanne de droite est vierge, catholique, terrienne et nationaliste. La Jeanne de gauche est féministe, prolétarienne, universaliste ou patriote selon les interprétations. »

 

Ainsi, une même figure historique peut avoir plusieurs visages selon sa récupération et le message que l’on veut lui faire passer. C’est pourquoi Sabine Savornin invite à la plus grande prudence vis-à-vis des symboles : « Aujourd’hui, les symboles sont redécouverts par les plus jeunes. Il faut faire attention à ne pas les sacraliser. » Les multiples visages de Jeanne d’Arc, voilà qui résume parfaitement l’objet d’étude de Jeanne Politique.