Jeff Bezos à la tête d'une société inhumaine, qui dévore les êtres

Nicolas Gary - 20.08.2015

Edition - International - condition travail - Jeff Bezos internet - Amazon employés


« Merdre », dirait Ubu. Si Jeff Bezos comptait finir son été peinard, et reprendre en septembre avec un large sourire, se remémorant les vacances, le sable fin et blanc, etc., c’est fichu. L’article publié dans le New York Times la semaine passée n’est vraiment pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Une députée démocrate a décidé de demander une enquête sur les conditions de travail dans The Everything Store.

 

Slaved

DualD FlipFlop, CC BY 2.0

 

 

Les journalistes américains décrivaient en effet une société inhumaine, dont les techniques de management et de gestion du personnel frôlaient l’esclavagisme. Nancy Pelosi, la députée démocrate, a manifestement pris connaissance de l’article, et selon elle, même si elles sont vraies, « elles n’auront désormais plus leur place ». 

 

Suite à la parution du papier, la démocrate s’est rendue sur le campus d’Amazon, à Seattle, pour évoquer des lois garantissant la sécurité des employés. Mais dans le même temps, son intervention n’a fait qu’attirer plus encore l’attention sur le géant de la distribution en ligne. 

 

Bezos n’était pas particulièrement à l’aise, si l’on se fie à sa réaction : « Je ne reconnais pas cette société Amazon décrite et j’espère vivement que vous non plus. » Pourtant, l’ensemble des témoignages collectés par le NYT émane d’anciens employés de la firme. Dina Vaccari, responsable des cartes-cadeaux expliquait : « J’étais tellement accro que je voulais réussir dans cette société. Pour ceux d’entre nous qui sont allés y travailler, c’était comme une drogue par laquelle on pourrait obtenir une meilleure estime de soi. » (via Publishers Weekly)

 

Nancy Pelosi, au cours de son intervention, a également souligné l’impérieuse nécessité de respecter et faire respecter les droits des travailleurs. La loi sur l’égalité, Equality Act, a reçu un fervent soutien de la part d’Amazon et il ne saurait être question d’assister à un double discours. « Ce sujet est pour nous central. Et je pense qu’il le sera maintenant pour Amazon. »

 

Toutefois, elle affirme croire le patron, quand il assure ne pas reconnaître dans l’article du NYT la société qu’il dirige. 

 

Bezos au barbecue, de part et d’autre de l’Atlantique : ça chauffe

 

Ce qui va devenir peut-être plus embarrassant encore, si c’est possible – et ça le semble – c’est que l’article a motivé au Royaume-Uni des syndicats, qui se sont penchés sur les conditions de travail dans les entrepôts. Le National Union of General and Municipal Workers (GMBW) fait état d’une situation affolante.

 

« C’est dur, un travail physique, mais le stress constant de la surveillance et ne jamais pouvoir descendre en deçà d’un certain seuil de performance, est éreintant », explique Elly Baker, du GMBW. Là encore, les propos de Bezos résonnent : « Je crois fermement que toute personne travaillant dans une entreprise qui serait vraiment semblable à celle que décrit le NYT serait folle de rester. Je sais que je quitterais une pareille entreprise. »

 

Cet autre coup porté par le syndicat britannique ne se contente cependant pas de remuer le couteau dans la plaie : il dresse un inventaire de ce qui a lieu dans les sept entrepôts logistiques de la firme, et de la vie de 7000 employés. Au menu, troubles, stress, anxiété, problèmes musculaires et squelettiques... 

 

« Je ne crois pas qu’une entreprise qui adopterait l’approche dépeinte puisse survivre et moins encore, prospérer, dans le secteur très concurrentiel du marché technologique actuel », insistait cependant Jeff Bezos. (via Guardian)

 

Jeff Bezos

“Qui me parle ?" - Steve Jurvetson, CC BY 2.0 

 

 

La syndicaliste parle d’ailleurs d’une entreprise qui mâche ses employés, et les recrache, une fois vidés. Pas vraiment une révélation, plutôt la confirmation que l’on a bien affaire à une structure aux méthodes discutables. En France, Jean-Baptiste Malet avait déjà dévoilé cet état de fait, dans un livre choquant.

 

on est rattrapé par l’idéologie véhiculée au cœur des usines logistiques, cette méthode de management de pure exaltation de la performance, du dévouement, du dépassement de soi, du culte du fort, qui me rappelle les pires choses du XXe siècle, notamment le stakhanovisme. Dans les entrepôts d’Amazon, on pourrait presque croire qu’il n’y a pas de place pour les faibles, que l’entreprise n’est orientée que vers ses « leaders » tant vantés par la charte des valeurs de l’entreprise, charte que j’invite tout le monde à lire.

 

Il avait raconté le tout dans son ouvrage, En Amazonie, témoignage de plusieurs mois passés dans un centre logistique français d’Amazon. Édifiant, mais manifestement pas encore assez connu.

 

Une pétition a d’ailleurs été mise en ligne, voilà deux mois, pour réclamer que la firme, et sa filiale française, remboursent l’État français, qui lui fit profiter d’aides pour s’implanter. « Prime d’aménagement du territoire, aides en matière de service de ramassage des salariés du Grand Chalon, investissements dans des crèches pour les enfants des parents qui travailleront chez Amazon, aides départementales et régionales de “création à l’emploi”, crédit d’impôt compétitivité emploi... »

 

Or, Amazon France a été pris en flagrant délit de non-respect du Code du Travail – le journal l’Humanité avait révélé mi-mai 2015 qu’un manager avait adressé une fausse déclaration à la Sécurité sociale dans le but de camoufler un accident du travail – et se pose donc la question du remboursement des aides publiques perçues par Amazon en Région Bourgogne. 

 

Business as usual, ça risque de ne pas passer...


Pour approfondir

Editeur : Fayard
Genre : droit du travail...
Total pages : 80
Traducteur :
ISBN : 9782213686899

Le travail et la loi

de Robert Badinter, Antoine Lyon-Caen

Depuis quarante ans, la société française souffre d’une grave maladie : le chômage de masse. Ce mal a suscité une déferlante législative à tel point que le droit du travail apparaît aujourd’hui comme une forêt obscure où seuls les spécialistes peuvent trouver leur voie. Loin de favoriser l’emploi, le Code du travail suscite ainsi un rejet souvent injuste. Il faut réagir. Il n’est pas de domaine de l’Etat de droit qui ne repose sur des principes fondamentaux. C’est à mettre en lumière ces principes, disparus sous l’avalanche des textes, que cet ouvrage est consacré. Sur leur base, il appartiendra aux pouvoirs publics et aux partenaires sociaux de décliner les règles applicables aux relations de travail, selon les branches et les entreprises. Mais rien ne sera fait de durable et d’efficace sinon dans le respect de ces principes. Puisse l’accord se faire sur eux, dans l’intérêt de tous.     Robert Badinter est professeur émérite de l’université Paris I Panthéon Sorbonne et ancien président du Conseil constitutionnel. Antoine Lyon-Caen est professeur émérite de l’université Paris Ouest Nanterre et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dessins  © Plantu

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