Jehan-Rictus : anarchiste et "poète de la misère moderne"

Cécile Mazin - 07.04.2015

Edition - Les maisons - Jehan Rictus - poète misère modernité - langue faubourgs


Les éditions Claire Paulhan annoncent la publication du Journal quotidien de Jehan-Rictus, né Gabriel Randon, en 1867. Presque une année, entre le 21 septembre 1898 et le 26 avril 1899 racontée dans un Journal qu'il tiendra jusqu'à sa mort, le 6 novembre 1933. Cet habitué du célèbre Chat noir et d'autres cabarets de Montmartre fut un poète anarchiste notoire.

 

 

 

 

« La question du pain à peu près résolue, restent le loyer, le pétrole et l'amour », écrit Rictus le bien nommé. Dans ce journal, le poète s'était juré de tout confier. En 1897, il avait fait paraître à compte d'auteur Les Soliloques du Pauvre, que Steinlein avait illustré. Un certain succès lui parvient, et voilà qu'il devient la « langue des faubourgs », se baptisant « poète de la misère moderne ». 

 

Durant le procès de Dreyfus – « l'interminable, l'emmerdante affaire », écrit-il –, l'anarchiste revient à la charge souhaitant simplement que Dreyfus « fût innocent parce qu'alors ça flanquerait un coup terrible au prestige de l'Armée et des gens capables d'avoir commis une pareille gaffe devraient être guillotinés – et on n'aura plus du tout confiance dans une semblable justice ».

 

L'ouvrage est proposé pour 40 €, en tirage réduit : 600 exemplaires imprimés par l'imprimerie Renon (Ruelle-sur-Touvre) sur papier Olin Regular Ivoire 90 gr, sous couverture rempliée en papier Fedrigoni Mar Nettuno Rosso Fuoco 280 gr.

 

 

 

 

En voici un large extrait : 

 

Je suis sorti avec Maurel toute l'après-midi pour chercher avec lui des chambres, car il n'est pas actif ni audacieux et il craint ces petites luttes de l'existence des pauvres gens, c'est-à-dire les pourparlers avec les importantes concierges, les ascensions répétées, les visites, les réclamations, les discussions, etc. Il est craintif et gauche, il manque de culot et il se serait contenté de la première soupente venue. C'est l'avant-veille du terme et, à la suite de difficultés d'argent, il n'a pas pu chercher plus tôt une petite turne. De sorte qu'au dernier moment, lui et moi avons eu beaucoup de mal pour trouver. On n'a d'ailleurs rien trouvé du tout. Je l'entraînais dans ma course et nous avons visité des taudis infâmes au haut de belles maisons, des soupentes, des réduits sous les tuiles avec des horizons de cheminées, de riches aperçus de toitures à perte de vue, des boyaux décorés du nom de chambres où il serait crevé de tristesse.

Ça m'a encore rappelé mes jeunes années et le temps où je râlais dans de semblables boîtes à tabatières et je me demande comment j'y ai pu vivre. Il fallait que j'eusse l'espérance, la foi et l'orgueil rudement vissés au cœur pour y être demeuré sans me tuer d'ennui.

Rue Germain Pilon, une année, vers dix-huit ans, dans un taudis équivalent je suis resté cinq jours et cinq nuits sans manger, couché, avec des douleurs d'entrailles telles causées par la faim que j'étais obligé de les calmer avec du laudanum pris en goutte dans des verres d'eau. Comment m'étais-je procuré ce laudanum ? Je ne m'en souviens plus. Quoi qu'il en soit j'en avais fort heureusement et cette fois-là je serais mort de faim, sans doute, mais sans trop souffrir grâce au poison qui m'aurait aidé à trépasser dans une douce somnolence.

Dieu que j'ai souffert sous les toits de Paris et plus tard sur son pavé. L'été, on crevait de chaleur sous les armatures de tôles chauffées à blanc par le soleil, l'hiver on gelait, on mourait de froid malgré que quelquefois je me procurais de quoi allumer mon poêle. Les portes fermaient mal, l'air passait dessous et je n'avais jamais assez d'argent pour m'acheter des boudins de fermeture qui auraient bouché les fentes. L'air froid aussi pénétrait par le cadre des tabatières. Ce fut odieux.

Voici la liste exacte, ou à peu près, des taudis que j'ai occupés à Montmartre, au Quartier latin et ailleurs. Quand j'eus quitté ma mère, je louai une chambre rue de Ravignan n°6 sur la cour ; cette chambre faisait partie d'un appartement. De là, j'allai rue Germain Pilon au 12, de là j'habitai un instant chez Théodore Chèze qui me faisait un lit dans son appartement. De là, je revins r[ue] de Ravignan chez Leclercq qui, jeune homme aussi, habitait sous les toits. Puis mon départ en Normandie. Puis mon retour à Paris chez Pradet. Puis il me mit à la porte. J'errais quelques nuits dehors puis j'allai au Quartier latin. J'habitai r[ue] S[ain]t Jacques chez Clerget, r[ue] de la Tombe-Issoire, puis r[ue] Jacob, puis rue de l'Odéon chez Dubus, puis chez Darien rue de l'Odéon, puis b[oulevar]d St Michel, puis r[ue] Soufflot, puis rue d'Assas. Puis je retombai à la rue. Je retournai à Montmartre. Je finis par louer une chambre meublée r[ue] Boursault, puis je louai toujours en hôtel r[ue] des Abbesses, de là j'allai 15 rue Véron. De là, je partis 66 r[ue] de la Rochefoucauld où je fus tellement malheureux et où je faillis mourir plusieurs fois de faim. Enfin, je revins à Montmartre 64 r[ue] Lepic. De là, j'allai au 59 de la même rue où j'écrivis et achevai mon volume premier Les Soliloques du Pauvre.

Dans ce vagabondage effréné, j'en passe c'est sûr. Ainsi je me rappelle mes nuits dans des hôtels insensés de la rue Mouffetard ou du Quartier des Halles, r[ue] de la G[ran]de Truanderie etc. etc. Et mes nuits, r[ue] de Navarin chez Rey, etc.

Mon Dieu comme j'ai pérégriné.

Aujourd'hui, à trente et un ans passés, je suis plus calme. J'habite le 50 de la rue Lepic, un vrai petit appartement de quatre cents francs par an. J'occupe deux pièces, une cuisine, une entrée, un cabinet de toilette, les chiottes chez moi, c'est le bonheur ! J'ai même une cave mais il n'y a rien dedans. Mais je ne me leurre pas d'illusions et je suis toujours prêt à recevoir l'adversité si elle revient et à reprendre la chambre unique que j'ai pendant tant d'années occupée. Je ne puis même pas croire au bonheur que j'ai. Il me semble que cela ne durera pas et que je serai bien forcé un jour de regrimper dans le taudis, dans la mansarde.