Jetable, remplaçable, le stagiaire change de tête tous les 3 à 6 mois

La rédaction - 26.02.2014

Edition - Société - stagiaire - expérience - maison d'édition


L'Assemblée nationale a adopté en première lecture le texte de loi portant sur l'encadrement des stages, avec plusieurs mesures visant à mieux protéger les stagiaires. Quelques articles, dans la loi, permettent de sécuriser et améliorer le statut même du stagiaire, tout en lui conférant de réels avantages. Vincent Peillon, Michel Sapin et Geneviève Fioraso ont salué cette avancée, qui concernera 1,2 million de lycéens ou d'étudiants. Raison de plus pour solliciter une ancienne stagiaire, qui aura effectué quelques mois dans le monde de l'édition. Témoignage intéressant…

 

 

Jumbo Stage

RickC, CC BY 2.0

 

 

J'ai effectué mon premier stage en troisième année de licence. J'avais décroché le stage idéal : trois mois dans une maison de littérature germanopratine de renom. Un rêve qui se réalise : les murs-bibliothèques, les piles de manuscrits, les éditeurs et auteurs prestigieux que l'on rencontre… J'ai expérimenté durant ces trois mois aussi bien les cocktails mondains que les coulisses des plateaux TV et les restaurants hors de prix.

 

Mais ce stage, c'était avant tout des heures à détruire des manuscrits, des milliers de livres à envoyer en services de presse, et au moins autant de lettres de refus à glisser dans des enveloppes, des commandes de coursiers, du courrier à distribuer et des dossiers à photocopier. 

 

À côté de ces tâches, qui peuvent paraître ingrates mais que j'étais néanmoins éminemment fière d'effectuer, j'avais évidemment de véritables travaux éditoriaux, qui représentaient pour moi le bonheur ultime. Mais à mes yeux, plus précieuse encore était l'attention qui m'était portée : chacun dans la maison a pris le temps de m'apprendre, de m'expliquer son métier, de partager leur expérience. J'étais conviée aux réunions, présentée aux personnes de passages et, après trois ans, j'ai toujours des contacts réguliers avec cette équipe.

 

Ces maisons d'édition où le stagiaire n'est pas que de la main-d'œuvre fraîche et pas chère ne sont pas si communes, et ces stages sont alors d'une préciosité infinie.

 

Je dois reconnaître que, durant mes quatre stages, j'ai toujours été considérée avec égard et n'ai pas eu à me plaindre de tuteur négligeant, injuste ou désagréable. Le principal affront, que l'on m'a toujours fait, à moi comme aux autres, c'est le montant dérisoire de cette « indemnité de stage », qui s'élève aux environs de 440 € par mois…

 

Il faut savoir que la plupart des postes de stagiaire sont des postes à part entière, à plein temps et quasi permanents (malgré les « périodes de carence » soi-disant obligatoires). Les stagiaires sont souvent des membres indispensables des maisons d'édition, ils réalisent un travail véritable, tout en apprenant le métier. Je ne blâme par les éditeurs d'embaucher autant de stagiaires puisque j'ai été moi-même heureuse de trouver des stages intéressants et facilement (et il est évident que la plupart des maisons n'auraient pas les moyens de transformer leurs postes de stagiaire en contrats salariés…). 

 

Mais je suis toujours frappée du manque de reconnaissance qui touche l'image en général du « stagiaire », cette personne qui change de tête tous les trois à six mois, qui est jetable et remplaçable, qui représente un bon ou un mauvais moment à passer... Ce n'est pas seulement une question de rémunération ou de tickets restaurant. Un stagiaire a  beau s'entendre parfaitement avec ses collègues, effectuer un travail irréprochable et avec plaisir, il ne fera pourtant jamais partie de l'équipe.

 

On lui donne une adresse mail « stagiaire@... », on lui demande de déjeuner avec les autres stagiaires, on le convie rarement aux réunions, on oublie de lui montrer les livres qui arrivent de l'imprimeur et sur lesquels il a travaillé, on lui demande de former son propre remplaçant… Des maladresses dont les éditeurs ne se rendent certainement même pas compte, qui n'empêchent même pas toujours de vivre un stage agréable et enrichissant, mais qui contribuent à ne donner au « stagiaire » qu'une importance insignifiante, dont il aura du mal à se dépêtrer en se lançant dans la recherche d'emploi…

 

Il est donc regrettable que les stagiaires ne soient pas perçus comme de véritables employés, impliqués et concernés. Le travail pour changer cette image dans les mentalités de l'édition serait certainement de vaste ampleur, car l'étiquette « Stagiaire : un produit jetable, remplaçable et réutilisable » semble être encrassée profondément…