"Jon Tygesen était mécanicien sur le vapeur Ole Bull"

Cécile Mazin - 11.06.2013

Edition - Les maisons - Jean Guillou - inventeurs - voyageurs


Cette semaine, les éditions Actes Sud vous font découvrir le roman de Jan Guillou, Les ingénieurs du bout du monde. Ce roman, qui prend pied dans les premières années du XXe siècle, est une exploration de trois vies, dont les destins seront séparés, pour explorer le monde. ActuaLitté vous propose, toute la semaine, d'en découvrir un nouvel extrait.

 

 

Jon Tygesen était mécanicien sur le vapeur Ole Bull depuis sa mise en circulation, à l'automne 1883. Il lui suffisait donc de jeter un coup d'œil par-dessus la lisse pour savoir exactement où on se trouvait sur la route de Bergen, qui comportait quatorze arrêts. Il était plutôt blasé en matière de paysages également, et trouvait totalement incompréhensible que des étrangers empruntent ce moyen de transport uniquement pour leur plaisir.

 

Ce jour-là, il y en avait quatre, deux hommes et deux femmes venus d'Angleterre, à ce qu'il avait cru comprendre. Tant qu'on était dans le fjord, ils restaient collés à leur fauteuil de cuir, dans le salon de première classe. Mais dès qu'on accostait, ils sortaient, vêtus de leurs gros manteaux à col de fourrure, et gesticulaient en direction du flanc de la montagne. Les femmes allaient jusqu'à pousser de petits cris inspirés par ce qui lui paraissait être du ravissement. Curieuse engeance.

 

À Tyssebotn, il était allé prendre un peu l'air, lui aussi. Le soleil brillait, mais il faisait frisquet et il était tombé une bonne quantité de neige sur Högefjell au cours de la nuit, bien qu'on fût déjà au début du mois de mai.

 

C'est ainsi que, sans savoir pourquoi, il remarqua les trois jeunes garçons sur le quai. Peut-être parce qu'ils portaient des chandails tricotés à la ferme dans des teintes bleues inhabituelles. Plus probablement, c'était leur mère, vêtue de noir, qui attirait les regards. Elle portait beau, en dépit de ses habits de veuve, tandis qu'elle prenait congé de ses fils sans trop paraître s'attendrir. Elle leur serra la main à tour de rôle, ils lui firent le petit salut d'usage avec le haut du corps et elle tourna les talons pour s'éloigner avant de se raviser, revenir vers eux en trottinant, se laisser tomber à genoux et les étreindre très fort tous les trois. Puis elle se releva brusquement et partit sans se retourner.

 

Les Ingénieurs du bout du monde

JAN GUILLOU

traduit du suédois

par Philippe Bouquet

Jon Tygesen comprit aussitôt de qui il s'agissait car il avait entendu dire que le Soløya avait sombré corps et biens. Pauvres petits, pensa-t-il. Voilà qu'ils partent à la ville pour trimer, il fait froid et ils n'ont pas les moyens de s'offrir une cabine, bien entendu. À ce moment, le capitaine vint lui demander quelque chose et il perdit de vue les enfants, une fois qu'ils eurent franchi la passerelle branlante d'un pas étonnamment bien assuré, un pas de marin.

 

Ils avaient déjà dépassé Eikangervåg, et donc effectué une bonne partie du trajet, lorsqu'il vit les trois garçons se glisser lestement dans la salle des machines en empruntant l'échelle arrière. Il était lui-même à l'avant, en train de pelleter du charbon derrière la grande chaudière, et ils ne pouvaient donc le voir. Il s'appuya un instant sur sa pelle pour les regarder, supposant qu'ils désiraient seulement se réchauffer un peu. C'étaient les seuls passagers de pont, tous les autres ayant acquitté les vingt-cinq centimes de supplément pour pouvoir être à couvert, car en plein vent, il faisait un froid de canard. 

 

Naturellement, les passagers n'avaient pas le droit de descendre dans la machine et il lui revenait donc de les chasser. Pourtant ce ne serait que charité chrétienne d'attendre un peu pour découvrir leur présence, afin qu'ils aient le temps d'emmagasiner un peu de chaleur. Mais, à force de les observer à la dérobée, il finit par se convaincre que ce n'était sans doute pas pour se réchauffer qu'ils étaient venus, mais pour observer la chaudière et les machines. En effet, ils n'arrêtaient pas de montrer du doigt tel ou tel détail, avec une lueur de joie sur leurs visages par ailleurs bien tristes. Jon Tygesen en eut les larmes aux yeux.

 

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