Jordanie : l'écrivain Nahed Hattar assassiné au tribunal pour une caricature

Antoine Oury - 26.09.2016

Edition - International - Nahed Hattar caricature - Nahed Hattar Jordanie - Nahed Hattar mort


L'écrivain et journaliste Nahed Hattar a été assassiné ce dimanche 25 septembre sur les marches du tribunal de la capitale de la Jordanie, Amman, alors qu'il se rendait à son procès pour insulte à l'islam après la publication d'une caricature représentant Dieu.

 

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Hani Mulki, actuel Premier ministre de la Jordanie, avait réclamé l'ouverture d'une enquête sur Nahed Hattar

(World Economic Forum, CC BY-NC-SA 2.0)

 

 

Le 13 août dernier, Nahed Hattar s'était rendu aux autorités jordaniennes après l'annonce de l'ouverture d'une enquête sur la publication d'une caricature — dont il n'était pas l'auteur — sur Facebook. Le Premier ministre jordanien lui-même, Hani Mulki, avait réclamé une investigation. Le dessin, qui montrait un islamiste se faire servir du vin par un Dieu tourné en esclave, avait été supprimé par Hattar après des dizaines de réactions ulcérées d'extrémistes.

 

Nahed Hattar avait été libéré début septembre sous caution, dans l'attente de son procès : la publication de la caricature n'entrait pas dans le cadre de la liberté d'expression, selon les autorités jordaniennes. Hattar était une figure connue mais controversée en Jordanie, où il revendiquait son athéisme malgré une éducation chrétienne, mais aussi son soutien à Bachar El-Assad et son mépris envers les islamistes.

 

Alors qu'il se rendait à l'audience de son procès, ce dimanche, l'écrivain a été abattu de trois balles dans la tête. Le meurtrier, Riad Abdullah, un imam local, aurait été interpellé dans la foulée par les autorités. Mohammad Momani, porte-parole du gouvernement, a exprimé son indignation face à ce « crime horrible » tout en soulignant la « confiance portée au système judiciaire et aux agences de sécurité pour enquêter sur l'incident et traduire le meurtrier en justice », auprès de l'agence Petra.

 

Dès ce matin, le directeur général de la Commission des médias, Amjad Qadi, a émis une ordonnance contre toute publication sur l'affaire, aussi bien dans les médias que sur les réseaux sociaux, pour « protéger le secret de l'enquête ». Les réactions se sont multipliées sur ces mêmes réseaux après l'assassinat de l'écrivain, certains se félicitant de sa mort, et d'autres la déplorant.

 

Un gouvernement jugé coupable par les proches de la victime

 

La famille de l'écrivain a rapidement réagi après son assassinat et les déclarations du gouvernement : « Le Premier ministre a été le premier à inciter au crime contre Nahed en ordonnant son arrestation et son passage au tribunal pour avoir partagé un dessin, ce qui a dressé le public contre lui et a conduit à son meurtre », a déclaré Saad Hattar, cousin de la victime.

 

Salil Tripathi, à la tête du comité de soutien aux écrivains emprisonnés du PEN, organisation de défense de la liberté d'expression, a déclaré : « L'assassinat de Hattar est le nouvel épisode d'une série de crimes pour de soi-disant raisons religieuses, de la tuerie de Charlie Hebdo en France aux meurtres de blogueurs libres au Bangladesh en passant par les attaques d'écrivains indiens par des nationalistes hindous. »

 

Le PEN a solennellement demandé au gouvernement jordanien, mais aussi à ceux d'autres pays qui les appliquent encore, de lever toutes les lois qui condamnent les insultes à la religion. « Les États doivent désormais comprendre que de telles mesures doivent être abandonnées, et qu'une obligation de protection de la liberté d'expression doit être mise en place — y compris pour des discours qui peuvent offenser certaines personnes », souligne le communiqué de presse.

 

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L'union des écrivains tunisiens a elle aussi condamné le meurtre de Nahed Hattar : « La stabilité et la sécurité des sociétés sont tributaires de la diffusion de la culture de dialogue et de l’acceptation de l’autre dans sa diversité. [...] le non-respect des différences et les menaces sur la liberté d’expression, de pensée et de culte sont les principales causes de la dégradation de la situation dans les pays arabes », indique l'organisation, citée par l'agence TAP.

 

 

via The Independant, Albawaba