Journal d'Anne Frank : inventer un coauteur éloignera le domaine public

Nicolas Gary - 16.11.2015

Edition - International - Anne Frank - journal propriété - droit auteurs


Attribuer à Anne Frank un coauteur, dans la rédaction de son journal, n’est pas nouveau. Otto Frank, son père, avait fait paraître la première version du texte, issu du carnet à carreaux rouges où sa fille s’épanchait. Or, le Fonds avait rappelé dernièrement que des droits supplémentaires s’appliquaient, puisque le livre a été publié à titre posthume. D'autre part, son père avait signé un prologue historique détaillant le contexte – celui d’Amsterdam, où Anne se cachait des soldats nazis. Mais il avait également opéré un travail éditorial. Juste assez de texte, pour... prolonger la protection des droits d’auteur sur le texte jusqu'en 2030, voire 2050.

 

crédits Fondation Anne Frank

 

 

Depuis plusieurs mois, la bataille autour des droits du Journal d’Anne Frank fait rage. En toute logique, le livre devrait entrer dans le domaine public au 1er janvier 2016. Selon les lois européennes, l'entrée doit se faire 70 ans après la mort de l'auteur, soit l'année 1945 pour Anne Frank. Or, le Fonds Anne Frank, fondé par le papa, justement, revendiquait une extension des droits jusqu’en 2030... justement du fait de ce régime spécifique d'oeuvre publiée à titre posthume. Mais également sous un autre prétexte : Otto Frank serait coauteur. Étant intervenus sur le texte, par des coupes et des éditorialisations, qui ont abouti au livre que l’on a connu. 

 

Il avait en effet publié une première version en 1947, supprimant les éléments ayant trait à la sexualité de l’adolescente. Décédé en 1980, Otto Frank devrait alors permettre de prolonger l’exploitation exclusive, jusqu’en 2051. L’affaire devient longue.

 

La Maison Anne Frank, de son côté, travaille depuis cinq ans, avec des historiens et des chercheurs, à une version web du journal, destinée à être mise en ligne au moment de l’expiration des droits d’auteurs. « Nous ne savons pas encore quand ni comment les résultats seront publiés », assure Maatje Mostart, porte-parole de la maison. « Toute publication se fera toujours dans le respect du cadre juridique. » Cependant, elle assure : « Ni Otto Frank, ni aucune autre personne n’en est coauteur. »

 

Ce double discours provient de ce qu’Otto a partagé l’héritage de sa fille : d’un côté, le musée basé à Amsterdam, de l’autre le Fonds, situé à Bâle. Tous deux furent fondés par le père d’Anne Frank. Mais après sa mort, les dissensions sont apparues...

 

Du patrimoine à l'économie du patrimoine

 

Les ayants droit expliquaient notamment leurs craintes de voir le texte dénaturé et manipulé par des négationnistes. Et l’extension des droits permettrait alors de protéger le livre un peu plus longtemps. Ou bien, comme l’expliquait Me Emmanuel Pierrat : « Lorsqu’un éditeur a le monopole sur une œuvre, il a tout intérêt à sortir une variante ou une nouvelle traduction pour retarder le plus possible la concurrence. » Autrement dit, les raisons pourraient n’être que strictement commerciales. Mais c’est toujours mal avisé de le souffler... (voir Le Point)

 

Le Fonds Anne Frank, situé à Bâle (Suisse), avait signalé son intention d’obtenir le changement de protection voilà un an déjà. Et alors que la date limite d’entrée dans le domaine public approche, les levées de boucliers se multiplient – jusqu’à l’illégale diffusion, opérée par un universitaire. 

 

Furieux, l’enseignant et chercheur Olivier Ertzcheid décidait, début octobre, de libérer arbitrairement, et en toute illégalité, donc, le livre, en format numérique. « Anne, très chère Anne, je t’écris cette lettre pour te demander la permission de ne pas attendre 2050. [...] Il est probable que “ton” éditeur ou que ceux qui se disent gestionnaires du fonds qui porte ton nom, il est probable qu’ils m’envoient leurs avocats, me somment de retirer ce texte, me condamnent à payer une amende. »

 

Il faut pourtant rappeler que le Fonds n’a été créé que pour assurer la collecte des sommes issues de la vente du livre, dans ses différentes traductions. Mais les droits perçus devaient alors être distribués aux organismes de bienfaisance, comme l’UNICEF et autres. Comme le Fonds ne publie aucun rapport annuel, on se fie à sa parole : 1,5 million € annuel serait reversé à des centaines d’organisations. 

 

Sauf que, analyse le professeur Stef van Gompel, de l’université d’Amsterdam : « Plus ils prétendent à une protection du droit d’auteur, plus ils gagnent de temps, et peuvent réclamer de l’argent pour la publication du livre. » Indiquer le nom d’Otto Frank comme coauteur était donc une piste juridiquement – et le Fonds garantit que les lecteurs, eux, ne verraient pas la différence dans les livres. En effet, depuis la première version, une édition non censurée a été mise en vente. 

 

 

 

Isabelle Attard, députée du Calvados, affirmait d’ailleurs que la meilleure manière de protéger l’œuvre était de la faire entrer dans le domaine public, simplement parce que cette mesure lui assurerait un immense public. « Ce qui se déroule aujourd’hui relève du bluff et de la plus stricte intimidation. » (via New York Times)

 

Transformer un éditeur – qui en fait agissait plus comme un père soucieux de protéger l’image de sa fille, en opérant des coupes dans les textes – comme un auteur, serait tout simplement délirant. D’autant plus, souligne Cory Doctorow, que cela créerait une jurisprudence inédite dans le monde du livre.

 

Permettre qu’un éditeur devienne coauteur rend particulièrement épineuse la question de la propriété d’une œuvre – pour l’auteur lui-même ! Pour Cory Doctorow, on parle alors « d’une servitude éternelle à une entreprise », puisque même en cas de récupération des droits, par le créateur, l’éditeur resterait en partie détenteur. Toute nouvelle utilisation de l’œuvre serait alors soumise à l’éditeur-devenu-coauteur. Et admettons que ce dernier quitte la maison d’édition où le livre avait été originellement publié, pour aller chez un concurrent... le créateur même est écartelé. (voir Boing Boing)

 

Des dizaines d'années à attendre encore ?

 

Évidemment le cas Anne Frank est totalement inédit, mais devient plus retors alors qu’une seconde éditrice, Mirjam Pressler se présente. Elle avait révisé et édité le texte, en ajoutant 25 % de texte, pour ce qui fut déclaré comme l’édition définitive de 1991. Or, elle serait éligible à un statut de coauteure, pour son travail créatif, et ses droits ont été transférés au Fonds, a assuré l’avocat Kamiel Koelman. 

 

Étant toujours vivante, elle pourrait prolonger de 70 années supplémentaires l’entrée de l’ouvrage dans le domaine public...

 

Citée par le New York Times, une avocate parisienne, Agnès Tricoire, souligne que le Fonds Anne Frank joue là à un jeu très dangereux. « Ils devraient réfléchir avec beaucoup de soin aux conséquences de leur raisonnement », indique-t-elle. « Si vous suivez leurs arguments, cela signifierait qu’ils ont menti durant des années sur le fait que le texte n’avait été écrit que par Anne Frank. » 

 

Cependant, si le Fonds parvient à ses fins, certes l’éthique pourrait se trouver malmenée, mais poursuivre l’organisation deviendrait coûteux, et improductif. Yves Jugelman, membre du Conseil d’administration, affirmait que le Fonds avait sollicité des experts juridiques de plusieurs pays, voilà six ans, pour obtenir des avis et conseils. Otto, selon ces résultats, « a créé une nouvelle œuvre », de par son travail éditorial.