Jouve et la BnF : une numérisation laborieuse, et plus encore

Clément Solym - 07.02.2012

Edition - Bibliothèques - numérisation - bibliothèque - Jouve


Exclusif ActuaLitté : Les méandres de la numérisation à la BnF n'en firent plus. Alors que nous avions dévoilé les retards, dégradations et autres complications actuellement en cours, de nouvelles informations viennent compléter un tableau pas particulièrement joli-joli...

 

En effet, faisant suite à l'appel d'offres lancé par la BnF, la société Jouve a pris en charge la numérisation de 70.000 titres annuellement, pour un marché de trois ans (plus une année conditionnelle). Cependant, non seulement qualitativement, le résultat laissait à désirer, mais quantitativement, les termes du contrat, en volume d'ouvrages numérisés, étaient bien loin de ce que le marché avait défini. 

 

La semaine passée, la BnF n'avait pas trouvé grand-chose à répondre aux différents constats que nous pointions. Et même, il n'avait échappé à personne que la réponse de l'établissement semblait un étrange écho de celle que nous avait faite Jouve. 

 

« Le nouveau marché avec Jouve est très exigeant sur la qualité et la quantité de la numérisation. C'est pourquoi il prévoit un temps de montée en charge et de rodage important. La BnF fait confiance à Jouve pour régler les problèmes qui ont pu ou peuvent survenir dans un processus aussi complexe.Le soutien que Jouve apporte au Labo de la BnF est postérieur d'un an à l'attribution du marché de numérisation. Il est indépendant et sans incidence sur les exigences de ce marché », expliquait ainsi la BnF. (voir notre actualitté)

 

Oui, mais voilà pendant c'temps-là à la caserne...

 

ActuaLitté a pu recueillir de nouvelles informations, concernant la numérisation effectuée par Jouve, et notamment la question des oeuvres dégradées. « Dans ce processus de numérisation de masse, des ouvrages qui n'ont pas été manipulés depuis plusieurs décennies se retrouvent fortement sollicités lors du processus de capture ; ce qui peut entraîner des dégradations. Lors des premières semaines d'exploitation (fin novembre 2011), le taux de dégradation était en effet préoccupant. Aujourd'hui, le groupement Jouve/Safig/Diadeis a déjà réduit celle-ci à 20 % de la proportion initiale. Des comités de suivi sont en place avec la BnF pour améliorer encore ce processus. », nous avait précisé la société. 

 

 

Mais peut-être omettait-elle d'ajouter qu'elle ne disposait que d'un seul scanner à ouverture limitée, que l'on utilise justement pour des ouvrages sensibles - au contraire des scanners plats, qui permettent d'ouvrir bien grand le livre à numériser. Quid de l'équipement qui devait être assuré par le biais des 600.000 € d'avance perçus ? Nous avons questionné la société sur ce sujet et sommes en attente des réponses.

 

Sur le problème quantitatif, rappelons que nos sources évoquaient un réel problème de livraison, puisque seul 1 % des oeuvres envoyées en numérisation avait été complété. Sur ce point, Jouve soulignait : « Plus d'un million de pages ont déjà été numérisées et la montée en charge constatée actuellement permettra de respecter les engagements contractuels à la fin de l'année 2012. » Là encore, on ne sait pas si ce million de pages a été simplement numérisé ou si son traitement est entièrement achevé. Et qui plus est, le million en question était tout de même bien loin des dizaines de milliers de livres... 

 

« Aujourd'hui, on nous renvoie les caisses de livres que nous faisons parvenir à Jouve, sans même qu'elles aient été ouvertes », nous rapportent certaines sources. Un peu d'exagération, probablement, mais une manière claire de dire que, alors que nous devrions être entrés dans la pleine capacité de traitement et de numérisation que le prestataire devrait traiter, la BnF en est encore loin. 

 

Son Altesse Sérenissime

 

Ce qui est intéressant, c'est que plutôt que de dénoncer le contrat, comme il conviendrait de le faire, ou encore de faire valoir que la situation n'est pas convenable, ou encore que le marché public n'est pas honoré, la BnF préfère jouer à un tout autre jeu. En effet, vendredi dernier, selon nos sources, et finalement, au lendemain de la publication de notre article, la direction a diffusé une circulaire, pour tenter de démasquer ‘la taupe' qui nous a communiqué les informations.

 

Une riposte policière, sous la forme d'une enquête interne, voire répressive, là où il y aurait tout lieu d'agir en prenant ses responsabilités... Mais il ne faut pas s'y tromper, et surtout, que l'arbre ne cache pas la forêt. 

 

Revenons en effet au mois de juillet 2011 : à ce moment, la BnF annonce clairement qu'elle est à la recherche de partenaires privés pour assurer la numérisation de ses fonds. Et pour ce faire, Bruno Racine, son président, annonce qu'il souhaite créer une filiale, BnF Partenariats. En l'occurrence, cette société, puisqu'il s'agit bien de cela, fonctionnerait en Société par Action Simplifiée, ou SAS.

 

Celle-ci est destinée à recueillir les financements du programme national dans le cadre des investissements d'avenir, et par extension, du Grand Emprunt. Mais également des fonds privés. La CGT avait à l'époque demandé que soit retiré ce projet, mais rien n'y a fait. « Sur le plan politique, par le biais de la création de cette filiale, c'est bien un désengagement profond que l'État opère de manière brutale et irresponsable en confiant, notamment des pans entiers de missions de la BnF, à des entreprises privées via une filiale. À terme, le risque est bien de voir la filiale voler de ses « propres ailes » et de récupérer l'ensemble des fonds numérisés, ainsi que leur exploitation commerciale. Dans ce contexte, et à titre d'exemple, Gallica, l'actuelle bibliothèque numérique de la BnF, en consultation gratuite n'est-elle pas condamnée à dépérir ? »

 

Or, selon des informations encore non confirmées, après le mécénat, la société Jouve pourrait être intéressée par une prise de participation au capital. Ce qui, si les éléments obtenus par ActuaLitté s'avéraient justes, cela reviendrait à dire que Jouve serait alors actionnaire de la SAS. 

 

Rappelons que la SAS, dans son essence est une organisation qui jouit d'une très grande liberté, puisque ses statuts définissent son mode de fonctionnement interne - et que ce dernier exprime la volonté des associés. 

 

Chose intéressante, et qu'il faudrait questionner : se peut-il qu'un acteur impliqué comme mécène pour un espace défini, comme, mettons... le Labo BnF, mais également dans la numérisation d'oeuvres, avec les écueils aujourd'hui dévoilés, devienne également actionnaires d'une SAS, montée par l'établissement ? Et dans ce cas, ne serait-il pas plus facile de comprendre pourquoi la BnF tarde à dénoncer le contrat ?

 

Évidemment, ces suppositions nécessitent des pincettes, et ActuaLitté est en attente de diverses confirmations... 

 

Elles ne devraient pas tarder...