Kamel Daoud : prendre la parole est une "obligation morale"

Camille Cornu - 23.11.2015

Edition - Société - Kamel Daoud - parole attentats - obligation morale


Visé depuis plus d’un an par une fatwa de mort dans son pays, l’Algérie, Kamel Daoud ne s’est pas pour autant résigné au silence. Alors que son livre, Meursault, contre-enquête a été publié en anglais en juin, l’auteur sillonne depuis plusieurs semaines les grands campus américains. Il défend la nécessité de continuer à s’exprimer malgré les menaces de mort, malgré la peur, et rejoint des réflexions récentes sur le rôle des écrivains face aux menaces extrémistes, publiées notamment dans le dossier du Monde des Livres. 

 

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"Kamel Daoud par Claude Truong-Ngoc février 2015" by Claude Truong-Ngoc /  CC BY-SA 3.0 via Commons.

 

 

L’auteur et journaliste de 45 ans aurait dû se trouver à Bamako vendredi, jour de l’attaque jihadiste qui a fait au moins 19 morts. Il devait y remettre le Prix des cinq continents de la Francophonie, dont il était Lauréat l’année dernière. Très demandé, il donne de nombreuses conférences afin de « sauver l’Islam des extrémistes ». Il entend lutter contre l’Islamophobie, tout en laissant la place à une critique de l’Islam radical. Cela lui a valu des menaces de mort dans son pays. 

 

Alors que sa tournée sur le territoire nord-américain s’achève, il s’apprête néanmoins à rentrer dans son pays, refusant de se laisser impressionner, de même qu’il avait continué à prendre la parole malgré ces menaces. 

 

« C’est pour moi de l’ordre de l’obligation morale. Je me sentirais coupable de ne pas prendre la parole lorsqu’il se passe des choses aussi monstrueuses. Ma situation n’est pas celle d’une jeune femme syrienne de 20 ans, kidnappée, violée et vendue. Les femmes du monde arabe sont bien plus courageuses que moi. Moralement, je n’ai pas le droit de me plaindre. Mais chaque jour, je me demande si je dois partir ou rester. Pas pour moi, parce que je l’assume, mais pour ma famille. », a-t-il indiqué à La Presse.

 

Dans un papier publié dans le New Yok Times samedi dernier, il dénonçait les contradictions que révélait l’attentat de Paris quant à l’attitude de l’Occident, qui continue à considérer l’Arabie Saoudite comme une alliée tout en prétendant combattre Daesch. 

 

Une trentaine d'écrivains dans Le Monde des livres

 

Il continue par ses publications à s’inscrire dans un rôle de critique face aux extrémismes religieux, s’inscrivant dans la lignée des 28 auteurs français et étrangers qui s’exprimaient jeudi dans le monde des livres au sein d’un dossier spécial « Écrire sans trembler ». La question de continuer à écrire sous une menace de mort permanente y était interrogée notamment par Laurent Mauvignier, aux côtés d’Alice Zeniter, Jérôme Ferrari ou de Christine Angot.

 

L’auteure n’a d’ailleurs pas manqué de se faire épingler par le responsable des pages Culture dans Marianne, Laurent Nunez, qui sur Facebook, a laissé cette photo et le commentaire : « Et sinon, à la vue de tous, mais sans que cela n’émeuve personne, Christine Angot vient de faire caca dans le Monde des Livres. »

 

 

 

Dans son article, intitulé « La mort en face », Laurent Mauvignier affirmait qu’il fallait continuer à écrire avec la peur de la mort, qui aurait naturellement sa place dans les livres, étant présente dans les pensées des auteurs. Cependant, il appelait à la réflexion, à prendre le temps de se distancier de l’état de choc pour pouvoir prendre la juste mesure du réel : 

 

« La littérature doit prendre le temps de mesurer l’impact de ce que notre vie subit. Elle ne doit pas se laisser corrompre – comme l’acidité corrompt – par l’émotion et la sidération. L’écrivain doit prendre le temps de la mise en perspective, et, dans le cas des romanciers, prendre le temps d’interroger la violence par le prisme de sa pratique, qui n’est ni celle de la philosophie, ni celle de la sociologie, de la psychologie, etc., mais qui pourtant les enveloppe, et les concentre dans ces expériences simulées qu’on appelle fictions. »