Kenzaburō Ōe : « Je vivais avec dans ma poche les mots des autres »

Clément Solym - 20.03.2012

Edition - Reportages - Kenzaburo Oe - salon du livre - nobel de litterature


Comme une évidence. « Dans ma vie il n'y a eu que les livres ». Né au milieu d'une grande forêt qu'il qualifie de tout sauf accueillante pour un enfant, l'évasion ne pouvait se faire que par le texte. Non sans un coup de chance du destin. Il explique : « comme les enfants de la forêt je ne possédais quasiment aucun livre ». Le salut viendra des réfugiés d'Hiroshima qui arrivent dans ce coin désolé de l'île de Shikoku les bras chargés de volumes.

 

Si les enfants de cet exode ne lisaient pas, « ils en avaient une quantité impressionnante. Ils les avaient apportés pour ne pas qu'ils brûlent », relate-t-il. La sauvegarde d'un patrimoine ridiculement économique : Les gens d'Hiroshima les revendraient après la guerre.

 

« Ma définition, être refusé par l'autre »

 

Dans ce souvenir d'enfance, on redécouvre la structure en devenir du Nobel Ōe. Cet évènement déterminant, il le réexploite largement dans  Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (1958) et s'attarde longuement lors de cette rencontre . La destruction, le feu nucléaire, l'apparente faiblesse du mot sur la violence : l'œuvre qui n'est pas encore couchée sur le papier démarre en 1945 par une construction aussi méticuleuse que fascinante.

 

 « Tu les lis si tu veux, mais ne les salis pas, n'écris rien dedans », ordonnent les possesseurs de livres. Le futur auteur poussera bien plus loin l'expérience de la lettre. Il témoigne : « quand je tombais sur un mot intéressant, de qualité, je le recopiais sur n'importe quel bout de papier » jusqu'à en stocker des « piles dans mes poches ».

 

 

Un redécoupage de sens bien plus qu'un cadavre exquis ; cette minutieuse collecte n'est pas le prélude à la naissance d'un fort univers personnel, du moins voudrait-il avec pudeur nous en convaincre. Et insiste sur « le goût pour le mot des autres ».

 

Cette altérité revient beaucoup également lors de cette petite heure qui passe trop vite. Avec ces réfugiés de son enfance comme ceux de son roman, de la graine de délinquants qu'on évacue avant les bombardements, et qui ne reçoivent que mépris et brimades. La confrontation, la difficulté à l'autre, la grande question du Nobel 1994. Un rapport difficile entre capitale et village campagnard, entre un père et son fils comme dans le très biographique Une affaire personnelle.

 

« Aucune énergie qui vienne du désespoir ».

 

Et si la quête d'une personnalité ne passe que par l'autre, la guerre en est la grande responsable. « Sous cette occupation américaine, il était quasiment impossible de me découvrir moi-même ».  «Une seule chose qui comptait, ces mots des autres dans la poche » pour trouver une identité perdue. Une obsession sur les mots qui mène naturellement à Sartre : « Le monde est un monde de mots pour moi. Ce n'est pas pour rien que j'ai découvert l'autobiographie de Sartre, Les Mots ». Un état de fait qui le conduit à consacrer sa thèse au père de l'existentialisme.

 

 

À Tokyo où il part étudié deux ans, celui qui deviendra son beau-frère lui fait découvrir la France et ses lettres. Ce sera Sartre donc, mais aussi Rimbaud et Camus. Un autre clin d'œil de la vie, Kenzaburō a dix-sept ans. L'occasion de restituer dans un très bon français le célèbre vers du poème Roman.   

 

L'humanisme par l'autre

  

Mais qu'on aille pas trop questionner Ōe sur cet engagement qu'il partage avec le philosophe. Entre d'autres mots prononcés en français comme « morale », « autrui », il nie cet « engagement ». Pourtant, il se présente lui-même comme l' « écrivain le plus honni du Japon » en ce sens qu'il brise les sacro-saintes « convenances et les pudeurs de la société japonaise. »

 

La pudeur a beau être ce qu'elle est, l'homme ne cache pas ce qui le secoue. Le triple cataclysme de Fukushima a réveillé le Daïmon humaniste du vieux romancier si tant est qu'il fut éteint. Dresser un bilan de la catastrophe ? Il balaye la question. « Que veut dire tirer des leçons pour ces agriculteurs qui ne peuvent plus travailler leurs terres pour les 50 ans à venir ? » « Quelle leçon peut-on prétendre devant ces agriculteurs ? ». Il invite plutôt à la suite de Kundera à lutter contre ce qui entrave la survie des générations futures.  « C'est dans ce sens qu'il faut réfléchir à une échelle universelle». Et note : « C'est la première fois que le Japon peut poser cette question d'universalité ».

 

Élégamment, il conclut par le mot « Paix ». Avec la saveur du français sur les lèvres.