L'acquisition d'un manuscrit de Sade remue un vilain passé

Nicolas Gary - 23.04.2014

Edition - Bibliothèques - Marquis de Sade - société Aristophil


Le Marquis de Sade aurait probablement apprécié le devenir de son ouvrage, Cent vingt journées de Sodome, qu'il avait écrit durant son passage à La Bastille, en 1975. Pour 7 millions €, le livre a été acquis par la société Aristophil, pour le Musée des Lettres et manuscrits. Gérard Lhéritier, son président fondateur, racontait à l'AFP : « Ce manuscrit exceptionnel, volé en 1982, signalé à Interpol, et disputé par deux familles, est enfin de retour en France, au terme d'une histoire rocambolesque. Mais il m'a fallu trois ans d'âpres négociations. »

 

 

Marquis de Sade

drinksmachine, CC BY NC ND 2.0

 

 

Le manuscrit pourrait d'ailleurs être confié à la BnF, assure M. Lhéritier, qui souhaite faire classer le rouleau de papier chiffon comme Trésor national, afin qu'il puisse être assuré de demeurer sur le territoire français. « J'avais d'ailleurs proposé de garder le rouleau cinq ans et d'en faire don à la BNF mais le ministère de la Culture n'a pas donné suite », précise-t-il. Dans l'intervalle, il serait possible d'observer le rouleau dans le Musée des Lettres et Manuscrit. 

 

Du côté de la BnF, la direction avait également pris contact avec le vendeur suisse, mais se réjouit toutefois que « le manuscrit revienne en France, et que son statut soit clarifié ». A quand son arrivée dans les collections de la BnF ?

 

L'enjeu juridique de cette affaire est complexe : depuis son écriture, il n'a cessé de passer de mains en mains, et le marquis en aura été le premier dépossédé. En effet, quand il est transféré de La Bastille à l'hôpital psychiatrique de Charenton, ses effets ne le suivent pas. Le rouleau est-il perdu ? Point du tout : Arnoux de Saint-Maximin s'en est emparé, et il demeurera dans la famille, jusqu'en 1900. C'est alors qu'il est vendu pour la première fois.

 

Le psychiatre allemand Iwan Bloch fera éditer une première transcription, sous le pseudonyme d'Eugène Dürhen. Et voilà qu'en 1929, Charles et Marie-Laure de Noailles achètent le rouleau : elle-même est descendante du Marquis. Proches et mécènes du groupe des surréalistes, qui encensèrent les écrits de Sade, l'oeuvre sera confiée à Maurice Heine pour une analyse et une nouvelles publication. 

 

Mais voilà que Nathalie de Noailles, leur fille, le confie en 1982 à Jean Grouet dans un étui de cuir : l'homme est éditeur et souhaite examiner l'oeuvre. Mais ne rendra l'étui que vidé de l'oeuvre, revendue à Gérard Nordmann, un collectionneur suisse. Les enfants de Noailles tentent tout ce qui est possible, sans que rien n'y fasse. En juin 1990, après l'ouverture d'une procédure internationale, la cour de Cassation reconnaît le vol et la contrebande, mais la justice suisse estime en mai 1998 que l'acheteur s'est procuré le rouleau en toute bonne foi. 

 

En 2011, après la mort de Gérard Nordmann, sa bibliothèque personnelle est dispersée aux enchères, à l'exception du manuscrit. Son épouse meurt deux années plus tard, et Carlo Perrone, fils de Nathalie de Noailles, tente de solliciter les héritiers Nordmann, mais en vain. Et voilà que le manuscrit se retrouve sur la liste des biens culturels faisant l'objet d'un trafic.

 

Entre temps, en 2004, une exposition à la Fondation Bodmer permet aux chalands d'y jeter un oeil : impossible de le faire sortir de Suisse, sous peine de voir le manuscrit immédiatement rendu à l'Etat français, et son possesseur originel. « Auparavant, la situation était totalement bloquée. J'ai signé un accord avec Carlo Peronne qui a fait une levée auprès des autorités judiciaires. Sans cela, impossible de le rapatrier, il aurait été aussitôt saisi... », précise Gérard Lhéritier.

 

La fin d'une malversation sans fin ?

 

C'est l'an passé qu'il intervient finalement dans cette affaire, sur les conseils de Jean Claude Vrain : pour 7 millions €, ce dernier parvient à acquérir le rouleau. A l'AFP, il explique : « Une part des 7 millions d'euros est revenue à la famille Nordmann, détentrice légale du rouleau, selon la justice helvétique, l'autre à Carlo Perrone, héritier de Nathalie de Noailles, propriétaire légitime du manuscrit, selon la justice française. »

 

Mais du côté de la BnF, on s'interroge : comment le manuscrit pourrait-il, sans contrepartie demandée, ou spontanément offerte, se retrouver dans les collections publiques ? Le président de la BnF, Bruno Racine, a été interpellé : impensable que le rouleau ne revienne à l'étabissement « à des conditions contrevenant au droit et, surtout, qu'il faille engager la responsabilité de la Bibliothèque nationale dans un marché où la morale publique serait abaissée pour complaire à Aristophil ». 

 

Pour certains, l'épisode de mai 2001, et l'achat du manuscrit de Mort à crédit, pour 11 millions de francs, est un épisode douloureux, et encore vivace. En effet, un don personnel de Nahed Ojjeh, veuve d'un marchand d'arme saoudien, et fille du ministère syrien de la Défense, avait permis la réalisation de cette vente en faveur de la BnF. Le président de la BnF, à l'époque, Jean-Pierre Angremy, avait fait passer la pilule durant un Conseil d'administration « tendu », nous rapporte-t-on. 

 

« Lors du procès opposant les héritiers Noailles avec la famille Nordmann ayant acheté illégalement le manuscrit, la France s'était comportée de manière honteuse – mais peut-être s'agissait-il plutôt de la peur de la honte ?  -  en refusant de se porter partie civile au procès », souligne un observateur. Le président Angremy avait alors refusé de sortir de sa réserve, considérant que le conflit était d'ordre privé. Qu'en est-il aujourd'hui ? La BnF ne semble pas pressée d'en dire plus. 

 

Certes, en interne, on ne doute pas de la « volonté d'accueillir ce manuscrit à la BnF », et même, on s'en réjouirait. Mais toutes les mannes ne sont pas supportables. Que M. Lhéritier ait pu être disposé à faire don du manuscrit, sans contrepartie, à l'établissement, personne « n'y croit une seconde », ou alors, autant que l'on peut prêter foi « à la générosité de M. Karmitz [NdR : voir notre actualitté] ou à l'attachement de la filiale aux missions de service public [NdR voir notre actualitté] ».

 

L'épisode a dû rester douloureux pour tout un chacun : le ministère de la Culture ne nous a toujours pas répondu sur les échanges qui avaient pu avoir lieu avec M. Lhéritier. Pas plus que ce dernier, qui, sollicité par la rédaction, n'a pour l'heure pas voulu nous apporter plus de précisions.