L'affiliation ebook avec Amazon, une dangereuse épée de Damoclès

Clément Solym - 16.06.2016

Edition - Economie - Conditions commerciales Amazon - newsletter ebooks vente - liens affiliation Amazon


Depuis qu’Amazon a instauré la règle des prix les plus bas pour les livres numériques, d’autres opérateurs ont saisi le principe au vol. Mais le cybermarchand est jaloux de ses bienfaits et n’accepte pas spécialement la concurrence. Et voici que le programme d’affiliation de l’entreprise est désormais fermé pour certains clients, laissant entendre que tout n’est pas si rose. On garde le sourire, chez Amazon, pour mieux cacher les dents du requin ?

 

The Glory of Ignorance

Pascal, domaine public

 

 

Un grand nombre d’entreprises avait basé leur modèle économique sur le principe d’affiliation proposé par Amazon. Mi-mai, The Fussy Librarian, qui était l’une d’elles, annonçait à ses abonnés que son compte affilié Amazon était résilié. Prétexte avancé par la firme de Seattle : « Au cours de notre enquête, nous avons déterminé que vous n’êtes pas en conformité avec notre Operating Agreement, qui régit votre participation au Programme Partenaires. » Et fin des échanges. 

 

The Fussy Librarian reposait sur l’envoi d’une lettre d’information, comportant des liens d’affiliation qui pointaient vers des livres numériques à acheter. Selon les consignes d’Amazon, il serait possible d’être commissionné sur les ventes opérées depuis un site internet, mais pas depuis une newsletter. Tout bulletin électronique le proposant serait donc une infraction à la politique commerciale en vigueur avec les partenaires.

 

À l’époque, il ne s’agissait que d’une mesure prise contre un site, mais, depuis, le Digital Reader a découvert que d’autres avaient été victimes de cette même réaction. 

 

Pixel of Ink et eReaderIQ viennent en effet d’annoncer que leurs services étaient désormais inaccessibles. On passerait donc de l’incident isolé, à un début de généralisation ? Or, ni l’un ni l’autre service ne donnent de raisons réellement tangibles pour expliquer leurs fermetures respectives. Presque...

 

« Au 10 juin 2016, eReaderiQ n’est plus admissible au programme d’affiliation d’Amazon.com. Ce qui signifie que nous ne sommes plus en mesure de monétiser ce site avec des utilisateurs qui cliquent simplement sur nos liens », explique la société. Désormais, seuls les utilisateurs peuvent donc apporter une bouffée d’oxygène, pour couvrir les frais d’exploitation de la structure. Or, dans les faits, Amazon reproche bel et bien à eReaderIQ d’avoir enfreint les règles de la politique commerciale d’Amazon. 

 

Or, comme pour The Fussy Librarian, eReaderIQ proposait un modèle de newsletter, avec des liens de vente, pointant vers la boutique d’Amazon. Il disposait également d’une extension Chrome, deux outils contrevenant aux règles de la firme. Et plutôt que de se faire tirer l’oreille, le service a simplement vu son compte résilié. 

 

De son côté, Pixel of Ink ne communique pas beaucoup : le site précise qu’après six années de partages d’informations sur les nouveautés Kindle, c’est la fin de la récréation. « En raison de changements dans le monde du livre numérique et dans notre vie, il est temps pour nous, d’arrêter, et, pour Pixel of Ink, de prendre fin. »

 

Difficile de comprendre ce qui se trame, alors que le service d’affiliation d’Amazon a été l’une des solutions de développement les plus considérables. On ne compte plus, chez ActuaLitté, les sollicitations et les invitations à y prendre part, d’ailleurs – de même que pour de nombreux blogueurs proches de la rédaction, largement conviés à essayer cette solution de rémunération. 

 

Sauf qu’en parallèle, Goodreads, le réseau social de lecteurs, a mis en place son propre service de promotion des remises pour les livres numériques. Et Amazon, qui s’est offert la société en 2013 n’aurait désormais plus, ou simplement moins, besoin d’autres partenaires susceptibles de le gêner. 

 

Lors du rachat, ActuaLitté s’interrogeait : qui vendra encore des livres sur internet, après que le plus gros vendeur de livres au monde se soit offert le premier réseau social de lecteurs ? « Amazon et Goodreads partagent une passion commune pour la réinvention de la lecture », assuraient alors les deux acteurs dans un communiqué. 

 

Mutuellement, les deux acteurs peuvent s’apporter beaucoup, bien entendu : Amazon aura des consommateurs-clients qui seront convertis en utilisateurs de Goodreads. En parallèle, Goodreads fournira des ventes supplémentaires et exclusives, et permettra de faire grossir les rangs des utilisateurs de l’écosystème Kindle — qui est, comme nous l’avons souligné, l’un des enjeux principaux de ce mariage

 

Mais reste que les vendeurs d’ebooks – et de livres papier ? – affiliés à Amazon devraient s’interroger rapidement sur les accords passés avec la firme américaine. En 2013, lors des tractations avec Goodreads, Amazon avait déjà fait le nécessaire pour décourager les sites de promouvoir les livres numériques gratuits, disponibles en téléchargement. En effet, le tracking de liens d’affiliation faisait que les vendeurs profitaient de revenus liés au surf et aux achats des internautes, ce qui coûtait de l’argent à Amazon. 

 

Conclusion ? Double : d’un côté, Amazon indique clairement que son monopole sur le livre numérique est incontestable, au point de n’avoir plus à faire la danse du ventre pour obtenir des liens d’affiliation. Dans le même temps, les liens d’affiliation dans les lettres d’informations sont moins intéressants en termes de référencement, aussi les newsletters en comportant peuvent être facilement éradiquées – qu’importe leur chiffre d’affaires.

 

De l’autre, le soutien des sites tiers va devenir progressivement négligeable, au profit de ce que Goodreads va pouvoir apporter. Les conditions commerciales et la politique d’Amazon Partenaires se modifieront progressivement dans d’autres pays. Les acteurs web qui ont truffé leurs sites de liens entendront bien, un jour ou l’autre, que « Merci pour ce moment, mais c’est fini ». Le compte à rebours est commencé.

 

Et le syndrome de Stockholm de l’édition se poursuivra, toujours un peu plus...