L'Agessa criminelle : Gabriel Matzneff interpelle Aurélie Filippetti

Antoine Oury - 14.05.2014

Edition - Société - Gabriel Matzneff - Aurélie Filippetti - Agessa


Voilà qui va relancer le débat autour de la condition des auteurs : Gabriel Matzneff, auteur sulfureux des Amours décomposés et des Carnets noirs, indique avoir été radié de l'Agessa pour revenus insuffisants. Âgé de 77 ans, atteint d'un cancer, il a écrit une lettre à la ministre de la Culture Aurélie Filippetti pour l'alerter sur l'humiliation subie, et la précarité des auteurs, rapporte l'AFP.

 


Gabriel Matzneff, il y a quelques années (photo : site de l'auteur)

 

 

La lettre ouverte, très longue, est publiée sur le site du Point - dont l'écrivain est un contributeur assez régulier depuis quelque temps - août 2013, dans une chronique spécifique, Un diable dans le bénitier.

L'écrivain a été largement décrié, en novembre 2013, après avoir remporté le prix Renaudot pour l'essai. Chose intéressante, Franz-Olivier Giesbert compte parmi les jurés de ce prix, et dirige le Point.

 

Une polémique qui avait conduit à un brillant article sur Slate, pour expliquer à l'écrivain, qui s'en défendait, que la pédophilie n'était pas un « style de vie », contrairement à ce que l'on pouvait lire dans son ouvrage. C'est que l'on avait pu retrouver, sous sa plume, une phrase aussi spectaculaire que : « Amoureusement, ce que je vis en Asie est très inférieur à ce que je vis en France, même si les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare. Oui, un piment, mais seulement un piment : une épice, et non le plat de résistance. » (Mes amours décomposés : journal 1983-1984)

 

Un manque de revenus

 

Dans son courrier, Gabriel Matzneff y décrit « sa tristesse et sa colère » suite à une radiation de la sécurité sociale des auteurs, l'Agessa. Il indique avoir reçu une lettre « datée du 18 avril dernier, où l'on me signifie que le maintien de mon affiliation à la sécurité sociale des écrivains a fait l'objet d'un avis défavorable de la Commission Professionnelle (sic, les majuscules ne sont pas de moi) au motif : "activité et revenus d'auteur insuffisants" ».

J'ai d'abord cru à un canular, à un mauvais pastiche de Kafka. Mais non, la lettre est authentique, et dans la France dont vous êtes la ministre de la Culture une Commission Professionnelle (avec double majuscule) refuse à Gabriel Matzneff sa qualité d'écrivain, vu qu'en 2013 il n'a pas assez publié et gagné d'argent.

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Je suis un des écrivains français les plus connus de ma génération (celle de Georges Perec, de Philippe Sollers, de Dominique de Roux, de Jean-Edern Hallier) ; j'ai publié huit romans, deux recueils de poèmes, quatre récits, treize essais, douze tomes de mon journal intime, deux volumes de courrier électronique ; j'ai commencé à travailler jeune, je n'ai eu de toute ma vie ni un jour de congé payé, ni un jour de chômage, ni un jour d'arrêt maladie, ma plume a toujours été mon unique source de revenus et aujourd'hui - j'aurai soixante-dix-huit ans dans trois mois -, c'est plus que jamais "marche ou crève", comme à la Légion

L'écrivain rappelle alors une partie de sa bibliographie, conséquente, et s'interroge sur un service de sécurité sociale qui ne se base que ses revenus de l'année 2013 pour évaluer et juger de sa qualité d'auteur. Les membres de la Commission Professionnelle lui rappellent « le tribunal soviétique qui, voilà quelques années, jugea mon confrère Joseph Brodsky », souligne l'auteur.

 

À la fin de sa lettre, l'écrivain s'interroge : la Commission Professionnelle a-t-elle cherché à l'humilier, ou bien à le pousser à l'acte abrégeant le traitement de son cancer ? « Je ne voudrais pas vous contraindre à assister à mes obsèques, l'office funèbre de l'Église orthodoxe est fort long et vous avez beaucoup de travail », termine l'auteur en invitant la ministre à intervenir.

 

La réforme des Agessa en trame de fond

 

Si le cas de Matzneff est particulièrement douloureux, les organisations professionnelles des auteurs sonnent l'alarme depuis plusieurs mois quant à la couverture sociale des auteurs, à l'instar du Conseil Permanent  des Écrivains. « Ça étonne, mais écrire c'est un métier. Si l'auteur n'a pas de régime de sécurité sociale, il devra trouver un vrai métier… un métier salarié. De fonctionnaire ? », soulignait ainsi Emmanuel de Rengervé, du Groupement des Auteurs de Bande Dessinée du Syndicat National des Auteurs et des Compositeurs (SNAC).

 

Une réforme du régime des artistes auteurs serait prévue pour juillet 2014, et nul doute qu'Aurélie Filippetti le rappellera pour rassurer Gabriel Matzneff.