L'amélioration de la rémunération des artistes, un enjeu économique

Camille Cornu - 04.12.2015

Edition - Economie - Industries culturelles ICC - cisac étude - Unesco artistes


Irina Bokova, directrice générale de l'UNESCO, Jean-Michel Jarre, président de la Cisac (Confederation of Societies of Authors and Composers) et Gadi Oron, son directeur général, ont dévoilé hier un nouveau rapport sur le poids économique des industries culturelles et créatives, réalisé par EY. On y apprend que ces industries génèrent 3 % de l'économie mondiale et emploient 1 % de la population active, c'est à dire plus de personnes que l'industrie automobile. Elles créent également 29,5 millions de jobs autour du monde. Ils ont mis en valeur le rôle de la culture dans l'économie, et appelé à un renforcement de ses « bases ».

 

365x3.124: Hard Way to Pay

(Malik Ml Williams, CC BY-NC-SA 2.0)

 

 

Il s'agit de la première carte globale des Industries créatives et culturelles (ICC), un document qui montre concrètement ce que la culture apporte vraiment à l'économie mondiale. Elle analyse les revenus générés par 11 secteurs (publicité, architecture, livres, jeux vidéo, cinéma, musique, presse, arts vivants, radio, télévision et arts visuels) en Asie-Pacifique, Europe, Amérique du Nord, Amérique latine, Afrique et Moyen-Orient.

 

Dans son discours de présentation, Jean-Michel Jarre a insisté sur la nécessité de rémunérer les auteurs à l'ère du numérique, pointant un « transfert de valeur » illégitime selon lui : « C'est ce qui se passe quand les intermédiaires du net s'accaparent la valeur, pour construire un business aux multi-milliards de dollars sur le dos des contenus culturels, mais sans rémunérer justement les créateurs », souligne-t-il. 

 

On apprend dans ce rapport qu'à l'échelle mondiale, l'Europe représente 32 % des revenus mondiaux des ICC (Industries créatives et culturelles) et que c'est elle qui fait la plus grande place au livre dans ses industries culturelles avec des revenus pour le secteur du livre de 52,5 milliards $. L'économie culturelle de l'Europe repose également sur une forte concentration de créateurs.

 

 

La place du livre à l'échelle mondiale

 

À titre de comparaison, dans l'ensemble des ICC, le livre représente 3,7 millions d'emplois, contre 0,6 pour les jeux vidéo et 1,7 pour l'architecture, 4 pour la musique et 2,5 pour le cinéma. L'Europe concentre 37 % des revenus mondiaux produits par le livre quand l'Asie concentre 46 % des emplois créés par le livre.

 

En 2015, le livre imprimé représente 80 % des ventes totales de livres à l'échelle mondiale, voire plus pour les pays développés. On anticipe que le revenu total généré par le livre atteindra en 2019 les 128 milliards $, alors qu'il en représente 120 en 2014.

 

Cette croissance sera menée principalement par l'Inde, qui en 2014 est devenue le dixième plus gros marché du livre et qui devrait continuer une croissance très rapide dans ce domaine. La croissance des livres pédagogiques sera plus rapide que celle des ouvrages professionnels et de vulgarisation grand public : entre 2014 et 2019, le revenu global total des livres pédagogiques croîtra de 2 %, dépassant de 0,8 % le revenu des livres de vulgarisation grand public et de 1,6 pour les livres professionnels.

 

Gadi Oron, Directeur général de la Cisac, Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco, Jean-Michel Jarre, président de la Cisac, porte-parole et ambassadeur de bonne volonté de l'Unesco, et Marc Lhermitte, associé au sein des équipes de conseil d'EY.

 

La place du livre en France

 

Le marché du livre se porte bien en France, avec 87 % des Français déclarant lire quotidiennement. L'étude impute cette fidélité à la loi Lang autant qu'à la grande diversité de l'offre éditoriale, qui continue à croître en terme de nombres de titres. De plus, les livres français gagnent en popularité, à la fois sur le territoire et en dehors des frontières.

 

Le nombre de traductions à partir du français augmente de façon stable depuis 2009 et a atteint 17,2 % des titres produits en 2012 (2011 : 15,9 %). Sans compter que l'industrie du livre français est fortement représentée par Hachette Livre, le sixième plus important groupe éditorial de la planète, présent dans 25 pays avec 12.000 titres annuels.

 

L'industrie de la bande dessinée est un important moteur pour le marché du livre français. Plus de 36 millions de BD ont été vendues en France en 2013, dont 1,6 million concernent le best-seller Astérix chez les Pictes. Cependant, l'industrie du livre français a connu un léger déclin entre 2011 et 2013, après avoir connu une augmentation entre 2003 et 2011.

 

Les ICC sont un moteur pour l'économie numérique

 

Enfin, « l'étude montre la contribution des secteurs culturels et créatifs à la croissance économique et à la création d'emplois dans le monde », comme le souligne Marc Lhermitte, partenaire de l'étude avec EY : « Les ICC jouent un rôle décisif dans le développement économique des marchés anciens et émergents. Elles sont déjà un moteur pour l'économie numérique. Les contenus culturels alimentent les ventes de dispositifs numériques. »

 

 

 

Par exemple, en 2013, les ventes de contenus culturels numériques ont représenté 66 milliards $, sur les 200 générés par les ICC dans l'économie numérique. Sur ces 66 milliards, le livre en représente 8,5. Ont également été pris en compte dans l'ensemble des 200 milliards les revenus générés par la publicité sur les médias en ligne ou les sites de streaming gratuits ou les ventes de billets ou de biens culturels physiques sur des plateformes en ligne.

 

Enfin, on souligne que les ICC ont dopé les achats de produits technologiques (écrans, tablettes, e-readers, smartphones). Le contenu culturel est l'argument principal de la demande de services comme la 4G, la 5G ou la fibre optique. Les Nord-Américains sont les plus gros utilisateurs de biens culturels numériques, ils achètent par exemple 20 % de leurs livres en format numérique, contre 3,8 en Europe.

 

Dans sa conclusion, l'étude recommande aux décideurs politiques de « rééquilibrer le transfert de la valeur dans l'économie numérique qui favorise actuellement les intermédiaires en ligne, afin de soutenir l'économie des secteurs culturels et créatifs ».

 

Construire et rentabiliser les industries créatives

 

« Dans une perspective macro-économique, la production des créateurs est la base d'une industrie qui génère plusieurs milliards de dollars, dont une partie n'a rien à voir avec la création, mais avec la façon dont on exploite les oeuvres », rappelle Gadi Oron, le directeur général de CISAC. À force de ne pas soutenir les auteurs, l'étude n'a de cesse de rappeler que toute cette économie pourrait s'effondrer, et qu'il est temps de la consolider à la base. 

 

Dans son discours de clôture, le directeur général a appelé à certaines mesures : 

 

- Nous avons besoin d'une structure légale qui protège les métiers créatifs, assure une rémunération juste à leurs auteurs et fournit une stabilité aux industries créatives

- Nous avons besoin d'un système qui reconnaisse la responsabilité des services de fournisseurs internet pour combattre les utilisations illégales de créations, et il faut que nous délimitions plus strictement la définition des logiciels de protection des données utilisateurs qui sont trop souvent utilisés par les plateformes digitales pour éviter leur responsabilité dans la diffusion illégale de contenus culturels. 

(...)

- Nous avons besoin que les créateurs soient justement rémunérés lorsque leur travail est utilisé. Cette question deviendra le coeur de l'économie numérique. (...)

- Nous avons besoin que le marché numérique soit construit sur une monétisation correcte des biens culturels, ce qui est la seule façon de créer un modèle économique viable dans le temps qui assure un retour financier à chaque maillon de la chaîne.

 

Si les appels à une meilleure rémunération des auteurs étaient déjà une évidence, tout autant que leur rôle indispensable pour tout un maillage d'acteurs économiques, reste à espérer qu'une étude « scientifiquement prouvée » en leur faveur apportera un argument de poids aux débats.

 

L'étude, qui prend en compte les revenus générés par la publicité sur les plateformes comme YouTube, appelle malgré tout à une meilleure définition de leur responsabilité. En profitant de la loi relative au statut de l'hébergeur, défini par la directive européenne sur le commerce électronique (Directive 2000/31/CE), ces plateformes bénéficient d'une liberté assez large dans la diffusion des contenus, y compris lorsque celle-ci ne comprend pas d'accord avec les ayants droit.

 

Leur statut a déjà été mis en cause au sein des débats sur le droit d'auteur, car un changement de législation pourrait avoir des conséquences sur la neutralité du net. Cependant, c'est aussi grâce à la liberté qu'elles offrent que ces plateformes ont pu attirer autant d'internautes, et offrir aujourd'hui une audience sans précédent. Leur imposer davantage de restriction pourrait également limiter l'élargissement de leur offre, d'autant plus que certains services, YouTube en premier lieu, se sont « moralisés » avec la mise en place de Content ID, pour repérer les contenus illégalement diffusés, et la signature d'accord avec les ayants droit.