L'Amérique peut croire en ses librairies plus qu'en Amazon

Clément Solym - 21.01.2016

Edition - Librairies - librairies indépendantes - Amazon Seattle - vente livres


Le renouveau de la librairie indépendante aux États-Unis, manifeste au cours de l’année passée, résulte d’un long travail. Clients et commerçants sont parvenus à renouer, alors que le nombre d’établissements grandit dans le pays. Tout n’était pas rose : en 2014, les parts de marché de la librairie perdaient encore 1 point. Mais des acteurs comme James Patterson, et ses millions de dollars distribués aux établissements dynamiques, ont contribué à ce renouveau. Car début 2015, l’American Booksellers Association affirmait qu’avec 440 librairies de plus, le territoire avait connu une croissance de 27 %. 

 

Santoro's Books

Santoro's Books, Seattle (J Brew, CC BY-SA 2.0)

 

 

La romancière Ann Patchett, qui avait ouvert Parnassus Books à Nashville, voilà près de cinq ans, fut parmi les plus enthousiastes. Selon elle, la librairie indé « renaît de ses cendres », vaillant phœnix. « Si vous aimez votre librairie et que vous souhaitez qu’elle se maintienne dans votre paysage, alors vous devez y acheter vos livres, de la même manière que vous devez acheter votre marteau au gars du magasin de bricolage, qui vous donne toujours de bons conseils. »

 

Est-ce alors un recul de l’influence toujours redoutée d’Amazon ? Plutôt une recherche d’expérience spécifique, estime Indigo Trigg-Hauger, romancière et salariée d’une librairie, A Book for All Seasons à Leavenworth. « Les gens ne vont pas dans la librairie d’Amazon pour le plaisir. Le modèle est utilitaire, impersonnel et froid. Et avec la montée du Kindle, les clients risquent de perdre le contact avec le cœur de l’industrie du livre », explique-t-elle.

 

Il est vrai qu’Amazon a ouvert une librairie à Seattle, en novembre 2015, dédiée aux best-sellers. Un lieu étrange, presque le reflet de la boutique en ligne, et qui tentait la connexion entre monde physique et vente en ligne. L’espace, pourtant superbe, ressemblait aux pages du site internet, allant même jusqu’à reproduire les systèmes de notation par étoiles, et afficher les commentaires de lecture des clients.

 

La romancière poursuit : « Dans une librairie indépendante, nous voulons que les gens naviguent en prenant leur temps, à leur envie. Nous disposons de recommandations éparpillées dans tout le magasin – mais ce n’est pas ce pour quoi vous vous y rendez. Vous venez parce que vous souhaitez faire votre propre découverte, celle qui sera la vôtre. » 

 

Le slow reading, suivi par le “slow bookshopping” ?

 

Lieu unique de rencontre avec un livre, lieu privilégié pour le lecteur curieux, la librairie est à l’opposée de la relation immédiate, urgentiste du site internet. « Être dans une librairie n’est pas censé être un processus clinique rapide et facile. Mais c’est ce qu’Amazon a érigé en principe. Ils tentent d’apaiser nos craintes sur le commerce du livre. ‘Amazon ne peut pas être si mauvais’ devient notre méthode de rationalisation. ‘Ils emploient de vraies gens, vendent de vrais livres. Pour sûr, ce ne peut pas être un tel dommage pour l’industrie de l’édition.’ Malheureusement, c’est encore une autre étape dans la suppression des librairies indépendantes du paysage. »

 

Et peu importe combien le lieu peut être soigné, verni, et méticuleusement structuré. En somme, estime-t-elle, on peut avoir le goût, l’odeur, l’apparence et toutes les caractéristiques d’une librairie indépendante, la différence réside dans le traitement même des personnes. Un client Amazon resterait un client, avant toute chose. 

 

D’ailleurs, cette boutique Amazon n’a pas manqué de faire réagir Oren Teicher, président de l’American Booksellers Association, qui y voit une tentative d’abus de position dominante. Avec la promesse de vendre les livres au même prix que celui pratiqué dans la boutique en ligne, Amazon provoquerait un trouble dans l’industrie. “Les libraires membres de l’ABA peuvent être assurés que votre association va continuer à rappeler aux éditeurs et autres vendeurs leurs obligations en vertu des lois antitrust, spécialement concernant leurs obligations de veiller que les stocks achetés selon l’ensemble de conditions déjà définies ne soient pas mélangés ou transférés à d’autres types de commerces.”  

 

La tendance est la même en France, assurait le Syndicat de la librairie française. Selon les données de son Observatoire, les indés affichaient pour l’année passée une hausse de 2,7 % de leur chiffre d’affaires. Ils représentaient ainsi 43 % du marché en valeur, d’après les données de GfK. « Le développement des librairies indépendantes illustre le succès auprès du public d’une proposition commerciale et culturelle qui conjugue, au cœur des quartiers et des centres-villes, la proximité, la diversité de l’offre, la relation humaine, le service et l’animation », indique le SLF.