L'ancien éditeur d'Umberto Eco, Bompiani, échapperait à Mondadori

Nicolas Gary - 23.02.2016

Edition - International - Marina Berlusconi - Bompiani Umberto Eco - antitrust italie


Mondadori avait remporté l’enchère : le rachat de la branche éditoriale du groupe RCS était conclu entre les deux groupes. Une formalité restait : le passage devant l’autorité de la concurrence. Cet exercice tournerait en eau de boudin : l’une des figures de proue de RCS Libri, la maison Bompiani, ne rejoindrait pas Mondadori. Petite ironie du destin ? C’était l’éditeur d’Umberto Eco, qui s’est toujours opposé à cette vente.

 

Umberto_Eco

Nic*Rad, CC BY SA 2.0

 

 

L’Antitrust italienne contraindrait en effet Mondadori à céder Bompiani-Marsilio, pour empêcher le groupe que dirige Marina Berlusconi de se retrouver en position dominante. La décision n’est pour l’heure pas encore officielle, et les conclusions de l’enquête de l’autorité de la concurrence ne seront connues qu’en fin de semaine prochaine. Mais comment ne pas y voir le rire goguenard de la mort ? 

 

Umberto Eco, dès les premiers temps de cette transaction, avait fait jaillir un courrier, signé par des dizaines d’auteurs avec lui. « Avec un grand respect pour l’acheteur de ces maisons d’édition, nous nous rendons compte que cette vente donnerait vie à un colosse éditorial, sans commune mesure dans toute l’Europe, parce qu’il dominerait le marché du livre en Italie, à plus de 40 %. Un colosse de cette envergure aurait un pouvoir énorme de négociations contre les auteurs, dominerait les librairies, tuerait peu à peu les petites maisons d’édition et (chose marginale, mais non négligeable) rendrait ridiculement prévisible toutes les compétitions de prix littéraires. »

 

Le romancier, décédé en fin de semaine passée, serait vengé, de profundis.

 

Vendre, d'accord, mais qui pour acheter ?

 

Si le problème se pose à Mondadori, un autre interviendrait : qui pour racheter Bompiani-Marsilio ? L’indiscrétion qui a fuité dans la presse a d’ores et déjà permis à certains de prendre position. D’un côté, il y a le groupe Mauri Spagnol, deuxième groupe italien, et de l’autre, La Nave di Teseo, maison nouvellement fondée par Elisabetta Sgarbi, avec, entre autres, Umberto Eco. 

 

Dans la maison Bompiani, on retrouve des noms tels que Tahar Ben Jelloun, Hanif Kureishi et Edoardo Nesi, Thomas Piketty ou encore Luc Doninelli, Sandro Veronesi et Mario Fortunato. Et nombre d’entre eux font partie des signataires de la lettre dégainée alors par Umberto Eco, pour dénoncer la vente à Mondadori. Un autre poids lourd, Paulo Coelho, était resté de marbre dans cette affaire. 

 

Ancienne directrice de Bompiani, Elisabetta Sgarbi a vu les regards se tourner vers elle. Elle avait rapidement choisi de quitter RCS Libri, avant d’annoncer qu’elle ouvrirait une maison d’édition, La Nave Di Teseo. Avec elle, on retrouvait d’ailleurs Jean-Claude Fasquelle, ancien directeur général des éditions Grasset-Fasquelle. Dans un premier temps, Sgarbi avait préféré garder une certaine réserve, mais, rapidement, les langues se délient.

 

 

 

« Notre taille ne nous permet pas de rivaliser avec Mondadori. Notre envergure, c’est de faire du bon travail et d’être du côté des auteurs. » Mais la directrice conservait une certaine réserve. « Il n’est pas nécessaire de souffler sur les braises. Plus de 25 années de travail passionné ne s’éteignent pas ainsi. Et que je sache, l’enquête est toujours en cours. » 

 

Pour l’heure, c’est Eco qui monopolise l’attention : « Je ne peux pas penser à Umberto au passé. [...] C’était un travailleur infatigable. » Anti-Berlusconi de la première heure, le romancier n’aurait jamais accepté de s’intégrer dans la Mondadori. Raison pour laquelle il a apporté 2 millions d’euros dans La Nave di Teseo, et faire en sorte que la société voie le jour.

 

Sauf qu’un peu plus tard, dans la presse, elle revient sur ce rachat de Bompiani-Marsilio : « L’enquête de l’autorité est toujours en cours, de sorte que, pour le moment, il n’y a rien d’officiel. Mais une chose doit être claire : ceci est une bataille digne d’Umberto, au nom d’une certaine idée de l’édition. Lui pouvait s’en moquer, il pouvait publier n’importe où. Mais la Bompiani fut sa maison. Si l’Antitrust devait pencher pour cette solution, et si Mondadori acceptait l’offre, bien sûr, je serais heureuse et en effet j’aboutirais à but éditorial de ma vie : fusionner La Nave di Teseo et Bompiani, et donc, restaurer l’unité du catalogue d’Eco et des autres auteurs du navire. »

 

Le rachat de RCS Libri va coûter 127,5 millions € au groupe Mondadori. Sa dirigeante Marina Berlusconi, tentait de faire valoir les compétences de sa structure : « Nous sommes éditeurs, chez Mondadori, pas depuis hier, mais depuis 25 ans, et je pense que cette longue histoire démontre clairement quel type d’éditeurs nous sommes et le respect, le plus grand respect, que nous avons toujours eu pour le droit d’auteur, la liberté et le pluralisme. » 

 

Pour l’instant, Stefano Mauri, l’autre groupe potentiel acheteur, ne s’est pas exprimé. Et personne chez Mondadori n’ose encore le faire.

 

(via Espresso, La Repubblica, Lettera43)