L'appel des 451 n'a rien contre Internet ni le livre numérique

Clément Solym - 10.09.2012

Edition - Société - Appel des 451 - édition - interprofession


En voilà certains qui viennent de perdre une occasion de se taire. L'Appel des 451, dont ActuaLitté avait fait fuiter l'existence trois semaines plus tôt, s'est retrouvé sous la forme d'une tribune publiée dans LeMonde.fr. Lequel va se faire épingler pour usurpation d'identité caractérisée. Dommage. 

 

Il faut revenir sur le regroupement de personnes réunies sous le seul motif d'une volonté commune de discuter certains points, particulièrement importants, à ce jour, dans l'édition. Il revendique sur la page de son site des dizaines de signataires, mais, cherchez l'erreur. Trois des signataires se retrouvent comme auteurs de la tribune publiée dans Le Monde, assez logiquement. Sauf que l'un des trois - et non, pas Gibraltar - n'a pas écrit la moindre ligne de tout ce manifeste.

 

 

 

 

C'est ainsi que l'éditeur Maurice Nadeau se retrouve, en bonne place après Giorgio Agamben, philosophe et Michel Butel, écrivain, comme auteur de l'Appel des 451. A ceci près, nous précise-t-il, que jamais, ô grand jamais, Nadeau n'a pris part à sa rédaction. 

 

« J'ai signé ce texte collectif sans en approuver forcément tous les termes, mais en raison de sa louable intention: la défense du livre et de ceux, éditeurs, libraires, journalistes qui vivent sous la menace de sa mise en cause par les progrès de la communication. C'est avec surprise que j'ai trouvé mon nom dans Le Monde comme un de ses trois rédacteurs supposés. C'était me faire beaucoup d'honneur. Je revendique la qualité de signataire, elle me suffit », assure Maurice Nadeau.

 

Parue le 5 septembre, la confusion entre auteurs de la tribune n'est d'ailleurs toujours pas corrigée, en dépit d'une première mise à jour le lendemain de sa parution. On retrouvera la mention de Maurice Nadeau en fin de manifeste par ailleurs... 

 

Souffle le vent du désert sur les braises de ma défiance

 

Pour ceux qui n'utiliseraient pas les réseaux sociaux, il faut replacer L'Appel des 451 dans un certain contexte. Car très rapidement, le mouvement est raillé sur Twitter, où les tweets relaient des billets de blogs. ActuaLitté se faisait d'ailleurs l'écho de l'un d'eux, empruntant à Rémi Mathis une verve simple, mais efficace, évoquant un « manifeste flou dans ses idées, confus dans sa mise en œuvre et erroné dans ses conclusions ». (voir La toison d'or)

 

N'oublions pas, ainsi qu'il est précisé sur le blog, que 451 fait directement référence au Fahrenheit du même nom, et au roman de Bradbury, plus précisément. La température à laquelle les livres brûlent. Cette notion liée à un ton alarmiste - mieux vaut tard que jamais, diraient certains - donnait ainsi vie à des billets argumentés

 

Jeff Balek faisait valoir des réactions, listées, parmi lesquelles

2- quitte à jouer les icônoclastes, oui je préfère considérer la lecture comme un loisir de grande consommation plutôt que comme une activité élitiste. Et je préfère voir madame Michue lire un Harlequin plutôt que de la voir regarder hébétée le dernier épisode de Loft Story. Car la lecture, même des ouvrages les plus simples, ouvre la lecture à des ouvrages considérés comme plus “intelligents”.

 

Aux bords des mondes pointait autre chose encore

Nous sommes en train de payer un tribut à la bêtise avec le Manifeste des 451. Et il n'est pas étonnant que nous le payions.

Notre pensée de la technique, je veux dire, celle qu'on entend, celle qu'on lit sous la plume des journalistes, celle à laquelle il faut faire semblant de souscrire si on veut être philosophiquement correct est restée à un niveau de méfiance à l'égard de la technique alors qu'il faut bien se rendre à l'évidence : la technique traverse tout notre rapport au monde.

 

Quant à Liber, Libri, c'était dans l'ubuesque qu'il versait : 

Relisant ce texte, je tombe littéralement en arrêt devant la note de bas de page (3), que je ne me peux m'empêcher de citer ici : 

"(3) Un ami paysan nous racontait  : «  Avant, il y avait la tomate. Puis, ils ont fabriqué la tomate de merde. Et au lieu d'appeler la tomate de merde “tomate de merde”, ils l'ont appelé “tomate”,  tandis que la tomate, celle qui avait un goût de tomate et qui était cultivée en tant que telle, est devenue “tomate bio”. À partir de là, c'était foutu.  » Aussi nous refusons d'emblée le terme de «  livre numérique  » :  un fichier de données informatiques téléchargées sur une tablette ne sera jamais un livre."

Après un premier moment d'incrédulité, après avoir été tentée de récrire le texte en remplaçant "livre" par "tomate" ("Nous avons commencé à nous réunir depuis quelque temps pour discuter ensemble de la situation présente et à venir de la tomate et de ses métiers. (...) L'industrie de la tomate vit en grande partie grâce à la précarité qu'acceptent nombre de ses travailleurs, par nécessité, passion ou engagement politique."), je n'arrivais pas à penser à autre chose qu'à cette inénarrable comparaison.

 

D'autres plongent, comme Authueil, dans le sarcasme ouvert

Le numérique ayant déstabilisé les positions économiques des intermédiaires, c'est tout l'écosystème qui s'en trouve remis en cause. De nouveaux acteurs apparaissent, on a même les noms : « les Leclerc, Fnac, Amazon, Lagardère et autres grands groupes financiers ». Ils sont accusés de quoi ? C'est là encore dit très explicitement dans la tribune : ils « veulent nous faire perdre de vue l'une des dimensions essentielles du livre : un lien, une rencontre ». Le créateur veut bien se faire exploiter, mais il faut savoir habiller les choses des atours adéquats. Tous ces nouveaux entrants n'ont pas encore l'art de lubrifier comme il faut...

 

Carnets d'Outre-Web pointait d'ailleurs l'erreur commise par Le Monde, et la mention de Maurice Nadeau comme auteur de la tribune

Ce que nous faisons sur le Net, mises en ligne de nos écrits, de nos traductions, en défendant une certaine exigence littéraire, c'est ce qu'il n'a cessé de faire pendant toute sa vie avec ses petites structures éditoriales successives. Donc je ne peux que renouveler mon hommage, et me sentir redevable de cet homme, qui a envers et contre tous imposé sa conception de l'édition et de la littérature. Si nous devons essayer de continuer le travail de quelqu'un, c'est bien de Maurice Nadeau, et zut à ces vaines polémiques, écume des journaux.

 

Amusant, presque, puisqu'entre temps, c'est une tribune contre Richard Millet qui est publiée dans Le Monde, avec cette fois une retenue très amusante.

  

Mais la liste n'est pas exhaustive, pour preuve La Bibiothèque du Gobelin qui affiche une douce moquerie

 

 

 Quant à Twitter, le hashtag #451 est rapidement devenu un petit chouchou, dorloté. Mais il est vrai que lire « un fichier de données informatiques téléchargées sur une tablette ne sera jamais un livre » avait de quoi faire dresser les cheveux sur la tête. 

 

Absolument rien contre le livre numérique ni internet

  

Contacté - enfin - par ActuaLitté, un membre du collectif nous reproche d'avoir publié quelques éléments sur l'Appel des 451 trop tôt, ayant porté à la connaissance du public le mouvement, alors que l'ensemble n'était pas encore achevé. Manifestement, Wikileaks n'a pas de beaux jours pour tous, et clairement, la presse n'a pas le droit de faire son travail en dehors des sentiers bien battus.

 

Plus amusant encore, découvrir le nom de l'éditeur Yves Pagès, de chez Verticales, qui publie pourtant des livres numériques - y compris une intéressante auteure, dont la soeur gère les questions numériques chez un grand groupe d'édition de la place d'Italie. On marcherait volontiers sur la tête ? Eh bien non : l'intéressé nous explique compter parmi les signataires et avoir suivi la rédaction de la tribune. « Aujourd'hui se posent des problèmes de dévalorisation de nos métiers. Je n'ai rien contre le format EPUB ni les documents numériques, mais je trouve excessif l'intérêt porté à cette évolution négligeable économiquement. Car il faut regarder la réalité en face : cela ne marche pas. »

 

Désignant « les nouvelles tendances » contemporaines, il vit douloureusement les « millions d'euros de promotion que la presse a assurés aux tablettes », alors que sous nos latitudes, « cela ne marche pas. Et l'on ne parle que ce ces produits alors qu'Amazon jouit d'avantages commerciaux indus, pour ne citer que cet exemple. Les EPUB sont des éléments épiphénoménaux et en quelque sorte, des miroirs aux alouettes ». Et de déplorer, qui pis est, la mise en page, sur les Kindles, qui une fois sur deux sautent. 

 

Loin de décrier internet, Yves Pages assure trouver avec la toile un outil « très intéressant, de création, un véritable renouveau pour fabriquer quelque chose, qui est tout autre chose qu'un livre ». Mais assurément, les 451 ne sont pas opposés à internet, souligne-t-il, tout précisant qu'il n'en est absolument pas le porte-parole. « En revanche, nous avons à évoquer des choses comme le remplacement des éditeurs par les agents en Espagne, la pertinence de faire signer des engagements de 70 ans avec les auteurs, exprimer une certaine lassitude des organisations interprofessionnelles. »

 

Le manifeste des 451 réunirait donc des personnes d'horizons épars, avec pour seule vocation que d'inviter ceux qui le souhaitent à réfléchir et agir. 

 

Intéressant, effectivement. Soulignons toute la vigueur et l'enthousiasme des signataires :

Malgré notre envie de résister, nous sommes, comme l'immense majorité, cernés par le tout-informatique, les logiques gestionnaires et les fins de mois difficiles. Nous sommes également embarqués dans une pseudo démocratisation de la culture, qui continue de se faire par le bas, et se réduit à l'appauvrissement et l'uniformisation des idées et des imaginaires, pour correspondre au marché et à sa rationalité. Étourdis, nous tentons de rester dans le coup : on fait avec les logiciels, les commandes en ligne, les correcteurs automatiques, les délocalisations, l'avalanche de nouveautés creuses, les menaces des banques, la hausse des loyers et les numérisations sauvages.

Cependant, nous ne pouvons nous résoudre à réduire le livre et son contenu à un flux d'informations numériques et cliquables ad nauseam ; ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique. Même dans son aspect le plus humble, de divertissement ou de plaisir, nous tenons à ce qu'il reste entouré d'humains. Nous rejetons clairement le modèle de société que l'on nous propose, quelque part entre l'écran et la grande surface, avec ses bip-bips, ses néons, et ses écouteurs grésillants, et qui tend à conquérir toutes les professions. Car en pensant à l'actualité des métiers du livre, nous pensons également à tous ceux qui vivent des situations trop similairespour être anecdotiques : les médecins segmentent leurs actes pour mieux comptabiliser, les travailleurs sociaux s'épuisent à remplir des grilles d'évaluation, les charpentiers ne peuvent plus planter un clou qui ne soit ordonné par ordinateur, les bergers sont sommés d'équiper leurs brebis de puces électroniques, les mécaniciens obéissent à leur valise informatique, et le cartable électronique dans les collèges, c'est pour tout à l'heure.