L'argent, la gloire, qu'importe : écrire pour changer le monde... ou pas

Neil Jomunsi - 14.02.2014

Edition - Société - écriture - écrivains - motivations


Le Projet Bradbury répondait à une ambition noble : celle d'apprendre le métier d'écrivain de la manière la plus humble qui soit, à savoir par la pratique consciencieuse et régulière de l'écriture. J'ai plus d'une fois eu l'occasion de répéter, jusqu'à ce matin même, que si une seule personne appréciait l'une de mes histoires, alors je serais au comble du bonheur. Peu importe l'argent, peu importe la gloire. Écrire est une manière d'être présent au monde, d'apporter ma minuscule et provisoire pierre à l'édifice humain, en bref, de m'accomplir de la seule manière que je connaisse, par la fiction. 

 

 

Neil Jomunsi Projet Bradbury

Neil Jomunsi, ce que j'ai dans la tête

ActuaLitté, CC BY NC ND 2.0

 

 

Haha, non mais vous avez vraiment cru à ces salades ? Voici les vraies raisons pour lesquelles j'ai toujours voulu devenir écrivain.

 

1. Pour prendre une revanche : nous avons tous été adolescents à un moment ou à un autre de notre vie (en général, à l'adolescence) et on ne va pas se mentir, ce n'est pas la partie la plus fun de l'existence. L'adolescence est un âge complexe où se mêlent humiliations du quotidien et frustrations permanentes, dans une joyeuse ambiance de jungle tropicale où les proies portent des cartables Waïkiki et les prédateurs des baskets hors de prix. Qui ne s'est jamais secrètement juré de laver toutes les petites humiliations subies en devenant une star du cinéma ou un écrivain célèbre ? Qui n'a jamais souhaité se faire inviter dans une émission de télévision juste pour le plaisir d'imaginer cette fille devant son écran de télévision, à côté de son mari bedonnant, oui, souvenez-vous, cette fille qui vous a éconduit devant toute la classe en se moquant de votre acné. La vengeance est un plat qui se mange froid, et si possible en grande quantité quand il en reste encore.

 

2. Pour être aimé et admiré : vous pensiez vraiment que j'étais un être désintéressé, agissant pour le plaisir de l'art et la beauté du geste ? Mon oeil. Je ne désire qu'une chose, être aimé et admiré, si possible adulé, voire vénéré si vraiment vous y tenez. Inutile de renier notre humanité : nous sommes des êtres éminemment sociaux et nous aimons être le centre de l'attention. Encadrez mon portrait dans salon, bâtissez-moi un culte, pensez à moi plutôt qu'à votre conjoint, je ne demande pas mieux. N'écoutez pas les rabat-joies : la gloire est une fin en soi.

 

3. Parce qu'on ne devient pas célèbre en restant salarié à la Fnac : vous avez déjà entendu parler d'un vendeur en librairie auréolé de gloire ? Dans un fait divers éventuellement (quel employé n'a jamais eu envie d'étrangler son patron ou un client ?), mais pas en page people des magazines. Le salariat est une prison dorée : en échange d'un salaire et, peut-être, d'une certaine sécurité, on est contraint de rester pour toujours dans l'anonymat gris des ambitions refoulées, la bouche fermée et le pantalon baissé. Pas pour moi, merci, je vaux bien plus que vous.

 

4. Parce que, soyons honnêtes, je chante assez mal et je n'ai jamais trouvé ni le temps, ni la discipline nécessaire pour apprendre la guitare afin de devenir une star du rock : vous pensiez qu'écrire était un sacerdoce ? Que nenni ! Si j'avais eu le choix, je serais devenu le leader d'un groupe de rock encensé par la critique, j'aurais voyagé de par le monde de stade en stade et j'aurais pris un malin plaisir à saccager les chambres d'hôtel. Écrire, franchement, c'est fastidieux, et ça n'attire que les gens intelligents. Mais c'est mieux que rien, non ?

 

5. Parce que comme tout le monde, j'ai une peur maladive de la mort et de l'oubli : mourir passe encore, même si ça ne doit pas être la partie la plus agréable de cette petite sauterie que l'on appelle la vie, mais être oublié ! Vous n'y pensez pas. Je déploierai des trésors d'inventivité pour le plaisir de savoir que vous me garderez en mémoire, que ce soit pour un bon livre, un bon mot ou un autoportrait dans une tenue compromettante. Cela ne me suffit pas d'être aimé de mon vivant : je veux aussi que vous m'aimiez pendant ma mort, jusqu'à la fin des temps. Oui, juste pour me consoler.

 

6. Parce qu'en fiction, je me sens à la maison : votre monde est d'un ennui. Ici tout est gris, les gens tirent la gueule et se mettent des bâtons dans les roues. Pire, quand on donne un ordre à quelqu'un, il a tendance à rigoler et à faire le contraire de ce que vous lui avez dit de faire. Et puis il y a la guerre, la famine, la maladie et Jean-François Copé, non vraiment c'est un monde compliqué. Pour remédier à ces problèmes, j'ai décidé de vivre en fiction : huit heures par jour, je m'immerge dans un monde merveilleux où je contrôle le moindre personnage, le moindre dialogue, la moindre situation, et où je décide de l'avenir selon mon bon vouloir. Ça, c'est la vie.

 

Alors, arrêtez de raconter des salades en interview, amis écrivains ! Assumez votre noirceur. Nous sommes des êtres humains, certes, mais nous sommes pires que les autres. Soulagez-vous ! Vous verrez, ça vous fera du bien. Je vous laisse, j'ai un roman à écrire, une belle histoire d'amour et d'amitié, haha ! Et dire qu'il s'en trouvera sans doute pour l'acheter... 

 

Retrouvez le Projet Bradbury de Neil Jomunsi sur son blog