"L'argent nous définit. L'argent nous tente et nous effraie."

Clément Solym - 09.06.2012

Edition - Les maisons - Douglas Kennedy - argent - existence


Dernier extrait du livre de Douglas Kennedy, Combien ?, avant de plonger dans le vif du sujet. Au fil de cette préface que ActuaLitté vous a proposé de retrouver toute la semaine, l'écrivain amorce dans plusieurs des pistes explorées dans le livre. Avec une chose à savoir : le livre Combien ? n'est pas un réflexe contemporain, pour faire écho à la société actuelle. L'ouvrage a été écrit en 1991. Une troublante anticipation...

 

 

Le précédent extrait est à cette adresse

 

Au centre du livre que vous tenez entre les mains se trouve aussi cette notion récurrente : l'argent en tant que métaphore de tout ce qui nous dérange et nous déstabilise. Car l'argent révèle plus de nous-mêmes que nous ne le voudrions. Lors de l'été 1991, une fois le manuscrit de Combien ? terminé et remis à mon éditeur, j'ai sauté dans un avion en partance pour Darwin, tout au nord du continent aus- tralien, et j'ai passé les deux mois suivants à descendre vers le sud à travers le cœur désertique de cet immense pays.

 

À un certain point de cette extraordinaire dérive dans l'out- back, je suis tombé sur un hameau perdu au milieu de nulle part, aux antipodes de la sophistication urbaine, à vrai dire assez sordide, et c'est là que les germes de mon premier roman ont poussé.

 

À mon retour à Londres plusieurs mois après, deux événements se sont enchaînés dans ma vie : j'ai commencé à écrire Piège nuptial et ma femme a été enceinte. Mon fils, Max, est né en août 1992, mon premier roman a été publié au printemps 1994, et mon existence a pris un tour entière- ment nouveau puisque je m'étais transformé en père et en romancier.

 

Début 1995, j'ai entrepris la rédaction d'une deuxième œuvre de fiction, L'homme qui voulait vivre sa vie, alors que j'étais en voyage au Vietnam. Ma fille, Amelia, a vu le jour en mai 1996, quinze jours après la remise de ce manuscrit à mes éditeurs. Étonnant, comme la trajectoire de toute une vie peut opérer un changement de direction radi- cal en l'espace de quelques fulgurantes années...

 

Ainsi, Combien ? constitue à ce jour le dernier récit de voyage que j'aie publié. Pour autant, les thèmes qu'il explore – notre obstination à nous enfermer dans une vie que nous n'avons pas voulue, la quête d'une « raison d'être » qui nous aide à la supporter, la solitude qui est à la racine de la condition humaine, la façon dont nous partageons tous les mêmes doutes et les mêmes inquiétudes,quels que soient notre nationalité et notre niveau socio- économique – se sont développés dans tous les romans que j'ai écrits par la suite. De même, l'argent et ses diverses formes de tyrannie occupent une place notable dans mes œuvres de fiction.

 

Une dernière réflexion avant que vous ne tourniez la page et n'entrepreniez votre lecture : l'argent est tout. Vous allez peut-être rejeter ce constat, le taxant de typiquement américain, mais réfléchissez à la métaphore qu'il constitue. Pensez à l'influence polymorphe qu'il a eue sur votre vie, aux complications et aux angoisses qu'il a suscitées sur votre chemin, et demandez-vous: pour quelle raison l'argent nous dérange-t-il à ce point ? Pourquoi n'arrivons- nous jamais à être à l'aise avec lui ? Pourquoi demeure-t-il la principale force motrice pour la vaste majorité d'entre nous ?

 

Oui, Balzac avait raison : considérez n'importe quel couple marié, n'importe quelle famille, et la plupart des drames que vous découvrirez auront pour ressort l'appât du gain, la soif de s'enrichir. Nous pouvons jurer que nous détestons l'argent, que nous refusons qu'il nous gouverne, mais le fait est qu'il est partout dans notre vie. Et qu'il en sera ainsi jusqu'à ce que nous quittions ce monde.

 

L'argent nous définit. L'argent nous tente et nous effraie. L'argent trouble notre sommeil mais nous fait aussi bondir hors du lit chaque matin. L'argent crée la pagaille, « est » pagaille – mais qu'y a-t-il de plus passionnant que l'immense pagaille humaine ?

 

D. K., novembre 2011

 

Combien, Traduit de l'américain par Bernard Cohen

© Douglas Kennedy 1992. Tous droits réservés.

© Belfond 2012 pour la traduction française