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L'Attrape-coeurs : Holden Caufield déteste le cinéma, pas Salinger

Nicolas Gary - 07.10.2013

Edition - International - Salinger - Catcher IN The Rye - cinéma


La déclaration d'Holden Caufield dans le livre de Salinger a toujours fait jaser. Dès le premier chapitre, le personnage de L'Attrape-coeurs conchie le cinéma, Hollywood et son univers, réclamant qu'on ne lui en parle jamais. Et l'on a longtemps attribué à Salinger ce propos, considérant qu'il y avait quelque chose de biographique dans ces phrases. Erreur.

 

Le passage est particulièrement célèbre, il suffit d'avoir parcouru les premières lignes du texte pour le découvrir :  

L'histoire la meilleure, justement, c'était La vie cachée d'un poisson rouge, il était question d'un petit gosse qui voulait laisser personne regarder son poisson rouge parce qu'il l'avait acheté tout seul, avec ses sous. Ça m'a tué. Maintenant D.B. il est à Hollywood, il se prostitue. S'il y a une chose dont j'ai horreur, c'est bien le cinéma. Surtout qu'on m'en parie jamais.

 

Mais voilà : le réalisateur du documentaire à venir sur Salinger, Shane Salerno a découvert que les relations qu'entretenait le romancier à l'égard du cinéma étaient loin d'être aussi austères que ne le dit la légende. Variety publie ainsi deux documents inédits, qui montrent que le mythe d'un Salinger hostile à Hollywood et au cinéma n'est pas vrai du tout.

 

En réalité, Salinger appréciait les films et on découvre combien Salinger était à l'opposé de ce que l'on pensait de lui. Mieux : son salon de Cornish, dans le New Hampshire, était le repaire d'un passionné de cinéma, avec un projecteur et une machine à pop-corn. 

 

La rupture entre Salinger et Hollywood vient de ce qu'en 1949, avant que la carrière du romancier n'explose, il avait fustigé le producteur Samuel Goldwyn, qui avait adapté le récit Uncle Wiggily in Connecticut. Salinger avait eu des commentaires acerbes, et effectivement, à chaque fois qu'Hollywood tentera de prendre contact avec lui, par la suite, Salinger ne décrochera jamais son téléphone.

 

 

 

 

En 1951 sort The Catcher in the Rye, et rapidement, les demandes pour les droits audiovisuels affluent. Salinger ne s'y opposera pas vraiment : un certain Peter Tewksbury travaillera sur un portage de My Three Sons, une nouvelle de Salinger. Accueilli par le romancier dans sa maison, il se trouve face à un homme qui ne demande qu'à valider le scénario. Sauf qu'à chaque projet que Tewsbury envoie, Salinger corrige et biffe, revenant encore et encore à son texte original. De guerre lasse Tewksbury lâchera : « OK. Nous allons faire le film exactement comme il l'a écrit, car si nous ne nous résignons pas, nous ne ferons jamais rien. »

 

Cependant, le choix de l'actrice fille de Peter de Vries, pour incarner le personnage de Esme déplaira à Salinger, qui la trouve trop vieille. « Il n'y aura donc pas de film. » 

 

Salerno présente également une autre lettre inédite, écrite en 1957 par le producteur Jerry Wald et adressée à HN Swanson, agent de Salinger. Il s'agit d'une proposition pour mettre sur écran The Laughing Man, avec cette note « Voulez-vous transmettre à M. Salinger que je suis toujours intéressé par son brillant Catcher in The Rye. » 

 

 

 

 

Mais on le sait, selon le romancier, la seule personne en mesure d'incarner Holden n'était autre que lui-même. Selon Salerno, la porte était toujours entrouverte, et Salinger ne refusait pas catégoriquement les propositions. Mais il réclamait une participation et une collaboration autour des projets qui rendaient la réalisation particulièrement difficile. 

 

« Le seul cinéma pour lequel je veux écrire est ce petit endroit merveilleux àl'intérieur de l'âme des lecteurs », expliquera Salinger dans un courrier au cinéaste danois Henning Carlsen, le 14 décembre 1967, alors que ce dernier souhaitait adapter The Catcher... Le réalisateur ne s'était pas dégonflé, demandant à Salinger de regarder son film, Hunger, de 1966, avant de prendre une décision. La réponse interviendra le 10 janvier 1968 : « Je crains de ne pouvoir que vous dire que ma décision de ne pas voir une de mes fictions mise en scène ni filmée est assez définitive. »

 

Il ne changera jamais d'avis, quel que soit le montant qu'on lui proposera pour ce faire.