L'auteur-entrepreneur, “plus une nécessité qu'un choix”

Antoine Oury - 05.03.2015

Edition - Economie - auteur entrepreneur labo édition - table ronde Laurent Bettoni - Jean-Baptiste Gendarme


Ce mardi 3 mars, le Labo de l'édition organisait une table ronde autour du thème « L'auteur-entrepreneur est-il l'avenir du livre ? ». Différents intervenants sont revenus sur ce que l'autopublication pouvait proposer aux auteurs, et sur la nécessité d'une indépendance de l'auteur dans un marché de l'édition moribond et centré sur les best-sellers.

 

 

Jean-Baptiste Gendarme (Décapage) - Auteur-entrepreneur au Labo de l'édition

Jean-Baptiste Gendarme, auteur de Splendeurs et misères de l'aspirant écrivain (Flammarion)

 

 

Une des sociétés hébergées par la pépinière d'entreprises dévoilera prochainement Iggy Book, un outil destiné à faciliter la promotion des œuvres, pour les auteurs. La plateforme, encore en phase bêta, entend s'adresser aux auteurs indépendants, évidemment, mais également à ceux qui sont publiés par une maison d'édition traditionnelle. Car les auteurs, même accompagnés par une maison d'édition, sont de plus en plus livrés à eux-mêmes.

 

Jean-Baptiste Gendarme fait partie des auteurs publiés de manière « traditionnelle » : son premier livre, Chambre sous oxygène, est ainsi publié chez Gallimard en 2005, et il a récemment fait paraître Splendeurs et misères de l'aspirant écrivain, chez Flammarion. « La véritable difficulté, ce n'est pas de trouver un éditeur, c'est ce qui arrive après », prévient-il. « Je ne veux pas stigmatiser les éditions Gallimard, mais les éditeurs vont promouvoir les auteurs qui marchent déjà », souligne-t-il.

 

Le concept d'auteur-entrepreneur, qui couvre l'écrivain qui prend en charge sa promotion, sa présence sur les réseaux sociaux ou des envois de manuscrits à des blogs, semble réservé aux autopubliés, mais le marché de l'édition « traditionnelle » l'a rendu obligatoire pour tous les auteurs, explique-t-il, à l'exception des auteurs de best-sellers (qui présentent aussi des cas particuliers, comme Marc Levy, Maxime Chattam ou Katherine Pancol, assurant parfois eux-mêmes leur présence sur les réseaux).

 

 

Jean-Baptiste Gendarme, Laurent Bettoni, Elizabeth Sutton, Stéphanie Vecchione, Nicolas Francannet - Auteur-entrepreneur au Labo de l'édition

Jean-Baptiste Gendarme, Laurent Bettoni, Elizabeth Sutton (modération), Stéphanie Vecchione, Nicolas Francannet (Iggy Book)

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

« En 2001, Antoine Gallimard expliquait que, 1200 exemplaires vendus pour un premier roman, c'était bien, en 2008, c'est descendu à 800, puis à 400 en 2015... Je continue, d'un point de vue personnel, de penser que l'éditeur fait l'auteur, mais c'est en train de changer », souligne Jean-Baptiste Gendarme. L'édition traditionnelle aurait « abandonné » (le terme est de nous) les auteurs encore inconnus, aussi bien en terme d'investissements que de temps d'attention.

 

Ainsi, si un auteur publié traditionnellement, mais encore inconnu, se voit proposer une présence dans un salon, il devra solliciter son éditeur, qui rechignera probablement à lui payer le déplacement, le logement et les frais de bouche, s'ils ne sont pas assumés par l'organisateur de l'événement. Certes, les paramètres économiques des maisons elles-mêmes rentrent en compte, mais c'est une tendance nette qui se dessine depuis quelques années.

 

« La visibilité ne vient pas avec l'éditeur traditionnel », assure Jean-Baptiste Gendarme. Pire encore, elle serait bridée par les impératifs économiques et logistiques de l'édition traditionnelle. Laurent Bettoni, un des auteurs autopubliés parmi les plus connus en France, complète : « Mon premier livre a été publié par un éditeur traditionnel [Ma place au paradis, chez Robert Laffont, en 2005, NdR]. J'ai proposé des idées de marketing, de promotion, toutes mes propositions ont été refusées. L'éditeur, il vous dit qu'il sait, mais il ne fait rien. Il ne reste plus qu'à attendre que la chance tourne, un jour... On ne prête qu'aux riches. »

 

"La politique du one shot va tuer l'édition"

 

 Plus que l'éditeur ou les médias traditionnels, précisent les intervenants, « ce sont les libraires qui font un succès d'édition ». Ainsi, Anna Gavalda, sans promotion, s'est-elle fait repérer par un libraire, puis un autre... Jusqu'à la publication de papiers dans les médias, et la suite du succès. Les librairies numériques font aussi le succès : celui de Bettoni avait bien démarré sur Amazon, mais c'est quand la plateforme a donné son nom à des journalistes (en guise « d'exemple » de l'autopublication) que les premiers papiers sur lui ont commencé à paraître.

 

« L'auteur autopublié peut se dire qu'il ne sera jamais mieux servi que par soi-même », annonce Laurent Bettoni. Les réseaux sociaux constituent évidemment le moyen privilégié pour se construire ne base de fans, même si la tâche est un peu ingrate : « Il faut simplement se rendre compte que la croissance est longue, mais qu'elle est exponentielle », rassure l'auteur de Mauvais Garçon, paru dernièrement chez Don Quichotte, éditeur traditionnel.

 

 

Laurent Bettoni - Auteur-entrepreneur au Labo de l'édition

Laurent Bettoni (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

En 2012, il ouvre ainsi un blog, et publie énormément d'articles sur ce dernier, pas forcément consacrés à son œuvre ou à son écriture. L'appui d'Amazon, « qui a fait un travail d'attaché de presse » parce que l'auteur servait aussi à promouvoir leur outil d'autopublication, a fait le reste, même s'il a fallu travailler seul pendant de longues années.

 

D'après Jean-Baptiste Gendarme, ce comportement d'auteur-entrepreneur va devenir la règle pour un certain nombre de genres, délaissés par l'édition traditionnelle. « Les nouvelles, les fragments, la poésie, la littérature "blanche" sont de plus en plus refusés par les éditeurs, qui veulent un "thème", un "sujet", des "gens connus", parce que c'est plus facile à vendre aux journalistes. », déplore-t-il.

 

Dans cette perspective, le dernier Houllebecq, chez Flammarion, était un banco assuré : écrivain connu + sujet polémique (« prise de pouvoir de l'Islam ») + une autre polémique (le piratage du livre) = traitement médiatique et succès assurés.

 

À côté de cet accent mis sur l'écrivain star, les éditeurs s'intéressent aussi à l'autopublication... lorsqu'il s'agit de récupérer un succès, façon Fifty Shades ou After. « Cette politique du one shot va tuer l'édition, et la littérature française, à petit feu... Les éditeurs n'investissent plus sur un écrivain avec une perspective longue, pour un succès dans 10, 20 ans. Ceux qui font leur marché sur iTunes, Amazon, Kobo pour des succès vont conduire l'édition dans le mur, ce n'est pas comme cela que l'on fait de la littérature », s'agace Laurent Bettoni.

 

Autrement dit, que les éditeurs fassent correctement leur métier, avec tous leurs auteurs, et les auteurs seront bien gardés, parfois par eux-mêmes.