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L'autopublication et la bibliodiversité : le livre s'est-il démocratisé ?

Clément Solym - 10.04.2017

Edition - Société - revue bibliodiversity contribution - diversité autoédition livres - livres lecture auteurs


La zone grise que représente l’autopublication – toujours incorrectement présentée comme autoédition – sera au cœur du prochain numéro de la revue Bibliodiversity. Sylvie Bosser, de l’université Paris 8, CEMTI, coordonnera cette parution, qui lance aujourd’hui un appel à contribution.

 

Book
Jan Murin, CC BY 2.0


 

Avec 4 000 titres ayant fait l’objet d’un dépôt légal en 2005, contre 11 500 en 2015, le phénomène de l’autopublication gagne de tous les côtés. Amorçant, du moins le souhaiterait-on, la fin de l’édition à compte d’auteur, véritable escroquerie, l’autopublication offre un change d’expérimentation total.

 

L’avènement de nouvelles solutions de commercialisation numérique – comme Kindle Direct Publishing en tête de liste – a simplifié la vente pour les auteurs. C’est d’ailleurs là qu’il faudrait envisager de réfléchir, originellement, à cette notion : on parle bien de self-publishing, impliquant la démarche de vente, et pas de self-editing, recouvrant le travail sur le texte.

 

« Les éditeurs ne peuvent désormais plus faire, quant à eux, l’économie d’une attention face à l’ampleur acquise par l’auto-édition dans l’écologie contemporaine du livre. Si certaines maisons d’édition considèrent l’auto-édition comme un vivier d’auteurs potentiels notamment dans certains genres littéraires, d’autres maisons, comme le label Chemins verts, impliquent de manière active les auteurs potentiels et le lectorat : d’une part, dans le processus de sélection – à rebours de la “lecture au tri” effectuée par le service des manuscrits (Fouché, Simonin, 1999) –, en organisant un concours annuel en partenariat avec la Fnac/Kobo, puis d’autre part, dans le travail sur le texte avec l’éditeur référent et l’auteur, via Internet (Bosser, 2017) », relève Sylvie Bosser.

 

Dans cette perspective, un large faisceau de questions se dégage :
 

• Cette production émergente, ces nouvelles pratiques d’écriture (une « uberisation » de l’écriture ?) et la mutation du statut de l’auteur – un « producteur » peut-être plus volatile, moins fixé sur un seul mode de relation au lecteur –, bénéficient-elles réellement à la bibliodiversité ? Ou ces dernières renforcent-elles le morcellement du marché qui se (bi-) polariserait de façon croissante entre une production diverse, éclatée et peu lue et une production formatée et « bestsellerisée » ?
 

•  Si bibliodiversité il y a, selon quel(s) ordre(s) de grandeur, au sens de Boltanski et Thévenot (1987), doit-on l’appréhender, au-delà de la multiplication exponentielle du nombre de titres ? L’accroissement de la surabondance, déjà nourrie par les éditeurs eux-mêmes, est-il par ailleurs synonyme d’une diversité des pratiques de lecture réelles ?

• Si la littérature représente le prisme par lequel on envisage de prime abord l’auto-édition, cette dernière est-elle aussi active dans d’autres secteurs éditoriaux tels que la bande-dessinée par exemple, à l’instar de ce que l’on peut observer aux USA ? Tout aussi essentielle, la question de la diversité des zones géographiques concernées mérite elle aussi d’être posée, notamment en ce qui concerne l’Afrique francophone et le monde arabe, au sein desquels nombre d’auteurs s’auto-éditent avant, pour d’aucuns, de créer une maison d’édition ;

• L’effacement du tiers, né de la « crise des médiations » chères à Marcel Gauchet (2009), est-elle une bonne chose pour l’auteur et le lecteur ? Les technologies numériques transforment-elles réellement l’auteur en éditeur ? Les « degrés » d’auto-édition, entre un éditeur qui peut être sélectif sur sa décision d’édition (mais qui laisse l’auteur gérer seul le processus de correction/promotion/commercialisation) et l’auto-édition pure (où tout est décidé/mis en œuvre par l’auteur) doivent par ailleurs être pris en compte. Enfin, dans quelle mesure la complexification du marché de la production – un plus grand nombre de producteurs, une hyperoffre qui génère la mise en œuvre d’une économie de l’attention différente –, peut-elle provoquer in fine un effet inverse et renvoyer le lecteur aux labels sécurisants des éditeurs les plus connus ?

• L’auto-édition représente-t-elle un phénomène générationnel ? Son développement ne s’inscrit-il pas dans le registre d’une modalité éphémère, née de la conjonction entre l’accessibilité de technologies le permettant et la persistance chez certaines générations du statut socio-culturel et symbolique du livre ? Qu’en est-il des jeunes générations ?


Toutes ces problématiques seront au cœur de la prochaine édition de Bibliodiversity. L’appel a été lancé ce 22 mars, et les textes devront être communiqués pour le 15 mai prochain. On pourra retrouver toutes les informations pratiques sur le site de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, qui coédite la revue avec Double Ponctuation.