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L'économie, une Muse inattendue dans les oeuvres littéraires

Clément Solym - 09.01.2014

Edition - International - littérature - économie - période de l'écriture


Après avoir passé en revue un siècle de littérature, des scientifiques britanniques ont isolé les champs lexicaux de la tristesse et de la joie, et conclut... que la production littéraire reflétait l'humeur de l'économie des 10 années passées, avant la parution du titre. Trois millions de livres numérisés ont été passés au tamis pour obtenir un « indice de la misère littéraire ». Le résultat est troublant : il aboutit à l'« indice de la misère en économie ».

 

 

Economy

LendingMemo, CC BY 2.0

 

 

La relation entre l'inflation et le chômage, deux marqueurs sociétaux très forts, se retrouvent très facilement dans les parutions. Alexander R. Benteley, anthropologue de l'université de Bristol, et principal auteur de l'étude explique que le livre de Steinbeck, Les raisins de la colère, publié en 1939, exprime fortement la morosité économique des années 29 à 39, époque de la Dépression aux États-Unis. 

 

Cette période est d'ailleurs l'une des plus affreuses en matière de misère littéraire. « Pour moi, cela confirme que nous avons une mémoire collective qui conditionne la manière d'écrire, et qu'à ce titre, l'économie joue un rôle très important », souligne le scientifique, interrogé par le New York Times. Surtout que l'étude s'est penchée autant sur des oeuvres de fiction que de non-fiction du XXe siècle : impossible de n'y voir qu'un penchant de la fiction pour l'expression sensible. 

 

Et comme le temps de l'écriture est nécessairement long, il reflète les premières années de sa composition, l'ambiance et l'atmosphère dans lesquelles baigne l'auteur, dans les premiers temps de sa mise en condition. Il existe alors un certain décalage entre la publication du livre et le reflet qu'il présente de la situation socio-économique : pour un auteur de fiction, par exemple, il faut prendre le temps de l'ingestion, et de la digestion, avant de transformer le réel en oeuvre. 

 

Le décalage entre les conditions économiques et leur présence dans la littérature est donc indéniable. Mais pour les chercheurs, cela démontrerait également l'incidence puissante de l'économie dans l'écriture. Une approche similaire a été réalisée avec 650.000 ouvrages allemands, et les scientifiques sont tombés sur des conclusions similaires.  

 

Mais qu'en serait-il alors pour des auteurs qui ont produit des oeuvres durant plusieurs décennies : chaque titre reflète-t-il l'ambiance des dix années passées ? Ou leur style évolue-t-il sur d'autres facteurs ? Le cas de Philip Roth, par exemple, qui publie Goodbye Colombus en 1959, est intéressant : le livre exprime probablement quelques échos de la prospérité économique de la décennie passée. Mais assurément, American Pastoral, paru en 1997, ne peut pas s'expliquer par ce biais. 

 

D'autant que l'oeuvre reflète elle-même l'état d'esprit de son créateur - merci de garder les portes ouvertes ! Le vieillissement va souvent de pair avec une certaine morosité, et la jeunesse de Roth en 59 pourrait tout aussi bien dévoiler l'enthousiasme que l'on retrouve dans son livre. 

 

A ce titre, les conditions économiques ne seraient, finalement, que l'un des facteurs d'influence pour un livre. Mais un facteur important, quand on sait combien il peut être compliqué de vivre de sa plume uniquement...