Paris : Un Salon du livre sans les maisons littéraires de Hachette

Nicolas Gary - 28.08.2014

Edition - Les maisons - Hachette Livre - salon livre Paris - stand exposants


Il n'est pas plus gros marronnier dans le monde du livre que les critiques qui pleuvent chaque année sur le Salon du livre de Paris. Trop long, trop loin, trop grand – quand il s'implante Porte de Versailles – trop cher – malgré les efforts commerciaux –, ou encore trop exclusif, s'il devait revenir au Grand Palais... Un marronnier, certes, mais qui, cette année, devient une caisse de résonance : quand le marché est en crise, le Salon exacerbe les problématiques.

 

Affiche Salon du livre de paris 2014

ActuaLitté, CC BY SA 2.0 

 

 

2014 est une année grise, terne. La problématique majeure, ce sont les restrictions budgétaires, qui sévissent ici et là. Protégé de la crise économique de 2009, le marché du livre est, dans tout l'Hexagone, soumis à une forte pression, et l'on tranche dans les investissements. Si gouverner, « c'est faire des choix », l'industrie du livre, actuellement, doit mener son gouvernail avec prudence, et minutieusement choisir les postes de dépenses à venir. Or, le Salon du livre représente un engagement non-négligeable.

 

Les visiteurs du Salon qui en 2015 , viendraient pour Dany Lafferière ou Beigbeder (Grasset), Vanessa Scheider (Stock) ou Thierry Beinstingel (Fayard) seront déçus. Pour l'heure, aucune des maisons littéraires du groupe Hachette ne participera à l'édition de mars prochain. JC Lattès, Calmann-Levy et trois autres cités répondront aux abonnés absents, lors du rendez-vous de la Porte de Versailles, qui se déroulera du 20 au 23 mars prochains. « C'est long, cher, cela nécessite de l'investissement, trouver un libraire pour s'occuper du stand, et, alors que tout le monde tire la langue, la présence n'est absolument pas rentable. Sans compter les déplacements d'auteurs, les chambres d'hôtel, toute la logistique de la maison est focalisée sur quatre jours d'activité. Et on ne s'amuse pas : c'est du travail... », commente-t-on, dans une maison indépendante. 

 

Écrire l'histoire, réécrire l'histoire, revivre l'histoire

 

Le constat est récurrent, les objections, votre honneur, bien connues des organisateurs, et répétées par les professionnels, et le sujet n'est certainement pas circonscrit aux maisons littéraires de Hachette Livre. Ce dernier n'a d'ailleurs donné aucune indication spécifique. Sollicité par ActuaLitté, il nous répond que « chaque maison choisit de prendre un espace ou non ». Pourtant, en toile de fond, on ne peut oublier l'intervention du PDG de Hachette, durant l'édition 2014.

 

Interrogé dans Challenges, il assurait ne pas voir l'intérêt de la manifestation. Mais surtout, il avait « œuvré pour tenter de faire évoluer la formule. En vain », rapportait notre confrère. Le seul mérite de la manifestation parisienne, coûteuse, « sans perspective de business », mais plus encore, « inexistant », sur le marché des cessions de droits, était de « parler des livres ». Histoire ancienne, ou histoire qui se répète ? « Une histoire qui était surtout déjà en train de s'écrire en mars dernier », note un observateur. 

 

Du côté des maisons, personne ne souhaite apporter officiellement de commentaires, sans en penser moins. Pourtant, avant même de parler d'argent, certains évoquent un vrai mal-être, beaucoup d'auteurs, même avec une certaine renommée, sont très mal identifiés par le grand public. Difficile d'en faire endosser la responsabilité au Salon, et pourtant : « Ségolène Royal, passe encore, elle est dans les médias, parce qu'elle est politique. De même pour Jean d'Ormesson. Mais il y a d'autres académiciens, moins âgés, qui, cette année, ont dû mal vivre leur séance de dédicace », nous explique une attachée de presse.

 

Une grande librairie en mal... de reconnaissance

 

Les super-stars sont épargnées, mais pour 2015, on ne voit guère émerger de figure emblématique. Et de poursuivre : « Une maison comme Lattes, qui a réalisé une extraordinaire année 2013, n'aura personne à faire venir : Grégoire Delacourt ne vient pas, EL James, [dont l'adaptation en film de Fifty Shades sortira en février] n'a manifestement pas envie d'être présente... Qui, d'identifié par les lecteurs, se tiendra sur le stand, chez les auteurs de la maison ? »

 

Alors quoi ? Le Salon n'aurait que l'aspect de la grande librairie qu'on lui accorde, cette manifestation résolument grand public, sans convaincre les professionnels que les organisateurs s'efforcent de séduire ? « L'an passé, les rencontres Avant premières avec les libraires se sont mal déroulées », observe une éditrice. « Ni fait, ni à faire, avec des horaires complètement farfelus : les gens se retrouvaient devant les portes du Salon, sans pourvoir entrer, parce que rien n'était ouvert... » Grinçant. 

 

Et certes, la tentative pour développer le marché des droits audiovisuels est appréciable, mais encore trop jeune, et finalement, peu convaincante. « Pas assez pour que l'on accepte de passer quatre jours de Salon, simplement pour quelques rendez-vous que l'on peut avoir ailleurs, autrement... » Finalement, on reproche au Salon, qui a amorcé depuis trois ou quatre ans, un virage professionnalisant, de ne pas aller assez vite.

 

L'organisation se défend : ce doit être un travail collectif. « Si les maisons ne se montrent pas actives, il nous sera compliqué de parvenir à monter des rendez-vous ensemble. » On croirait retrouver certaines des publicités qui s'affichent dans la Capitale. Sauf que Paris n'est pas la seule manifestation : à Francfort, pourtant salon professionnel par excellence, on ne devrait pas retrouver grand-monde de chez Hachette..

 

 

 

Par-delà les questions d'investissement strictement liées au Salon, il se bruisse aussi que certaines des structures du groupe Hachette auraient des difficultés financières. L'absence de l'ensemble des maisons littéraires servirait avant tout à couvrir le problème. « Comment considérer, dans ce cas, que pour la première fois, Audiolib dispose d'un stand distinct de celui de Livre de Poche, alors que traditionnellement, c'est un espace commun pour les deux ? » Nous n'avons pas encore obtenu de réponses sur ce point. Un patron de maison résume cela simplement : « Ce qui se passe, c'est une question d'arbitrage dans les dépenses, c'est tout. Où investir, comment et pourquoi ? »

 

Pour Bertrand Morisset, commissaire général du Salon, la difficulté tient avant tout à ce qu'il faut « répondre aux attentes de nos clients, et leur proposer les solutions qui répondent aux contraintes qui sont les leurs. À nous d'être inventifs et de soumettre les solutions qui sauront satisfaire les exigences budgétaires ». 

 

Le Salon dispose, chaque année, d'une couverture médiatique de premier ordre, rappelle-t-il : « En dehors de la rentrée littéraire et du Salon, quand parle-t-on du livre, dans son ensemble, pour célébrer la lecture et les auteurs ? Quand on assiste à la faillite d'une enseigne ou qu'une crise éclate, parce qu'un acteur anglo-saxon est mis en avant, ce n'est pas le livre, c'est son économie qui intéresse les médias. » 

 

Lire la réaction des organisateurs

L'industrie du livre souffre, le Salon doit être inventif 

 

 

Consciente des difficultés que rencontre l'industrie, la société Reed Exposition, qui organise, pour le Syndicat national de l'édition, la manifestation, entend faire de son mieux. « Notre obligation est d'adapter notre offre. Nous ne pouvons ni priver le public des auteurs qu'ils souhaitent rencontrer, ni rester sans réagir, quand nos clients nous font part de leurs demandes. » Rien n'est donc perdu ?