La France à la Foire de Francfort : déplacement prestigieux à 9 millions €

Nicolas Gary - 10.09.2014

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Le sujet mobilise tout à coup le secteur du livre : être, ou ne pas être à la Foire du livre de Francfort, pour l'édition 2017 ? Hier, un libraire du VIe arrondissement de Paris lançait une lettre ouverte, dans laquelle il faisait état de cette future absence de la France, lors de la manifestation professionnelle centrée sur l'édition. Faut-il alors répondre à l'invitation, lancée par les organisateurs de la Foire – et non par le ministère de la Culture allemand – comme le souhaitait le libraire ? Éléments de réponse.

 

 Frankfurt Buchmesse

Foire du livre de Francfort 2013 - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le Syndicat national de l'édition doit se prononcer officiellement sur la question sous peu. En substance, le message sera : la France est honorée de cette invitation, et l'édition française avec elle, mais qui va régler l'addition ? C'est qu'un pareil déplacement pourrait coûter près de 9 millions d'euros, et que les acteurs du livre se regardent, et se demandent bien qui pourrait sortir pareil montant – et de quelle bourse ? Et ce qui est certain, c'est que les éditeurs n'ont pas l'intention d'en assumer le coût.

 

Neuf millions d'euros, pourtant, cela se trouverait au Centre National du livre. Pour l'heure, l'établissement ne fait pas de commentaires sur la question. L'emplacement prévu pour le pays invité n'est pas vraiment celui qui est le plus attractif : toute personne qui s'est rendue à Francfort le confirmera, on n'y trouve guère de livres. Et du point de vue de l'édition, ce n'est pas vraiment là que l'on fait le plus de commerce, mais dans les halls où se trouvent les éditeurs. 

 

Alors, neuf millions, débloqués par les pouvoirs publics, et pris sur les budgets du Centre ? Cela impacterait nécessairement le fonctionnement même de l'institution, contraignant à des redéploiements de budgets. Dans le cas du registre ReLIRE, personne ne s'en plaindrait vraiment, mais pour les aides aux libraires, à la création, à la traduction, à la numérisation ? Seules des coupes dans les budgets actuels permettraient cela, et, donc, s'opéreraient au détriment de l'activité éditoriale française. D'ailleurs, ces neuf millions d'euros pourraient tout à fait intervenir en remplacement des 7 millions promis par les éditeurs, lors des Rencontres de la librairie, à Bordeaux, et que l'on ne voit toujours pas arriver – au point de redouter qu'ils n'arrivent jamais.

 

Améliorer les relations franco-allemandes ? Avec quels acteurs ?

 

« C'est un grand prestige, que d'être l'invité d'honneur. Mais un prestige à plusieurs millions d'euros, quand le pays cherche à faire des économies, cela rend la douloureuse... plus douloureuse encore », nous rapporte un observateur, amusé. Bien entendu, si le gouvernement décide de prélever sur le budget du CNL, la question ne se posera plus – ou plus trop. Mais encore faut-il savoir quel gouvernement, attendu qu'en 2017, des élections auront eu lieu au préalable. 

 

D'autant que, sur le fonds du sujet, cette présence ne serait pas un élément de business significatif : s'il s'agit de consolider l'axe franco-allemand, autour de l'édition et de la culture, comme l'avait fait Aurélie Filippetti précédemment, alors c'est au niveau européen que tout doit se jouer. Fixer un rendez-vous avec les nouveaux commissaires, sur le modèle de ce que réalise le Forum de Chaillot, par exemple.

 

D'autre part, la traduction d'œuvres du français à l'allemand n'y gagnerait pas non plus. Autant, quand le Salon du livre de Paris avait invité l'Allemagne en 1989, mais plus encore en 2011, les relations économiques s'étaient trouvées fortifiées. Autant, à ce jour, les échanges font que le français est la langue la plus traduite outre-Rhin. Et l'inverse est presque vrai. Autrement dit, cette invitation n'apporterait pas grand-chose de plus à l'édition française. 

 

Bien entendu, on peut comprendre que la Foire, et ses organisateurs, souhaitent savoir très en amont quel pays viendra en 2017. Mais cette relative précipitation correspond aux réflexions internes de cette manifestation sur son évolution. D'ordinaire, le pays invité est connu une à deux années avant l'arrivée, bien qu'il n'existe aucune règle. Simplement, observera-t-on, par delà les questions de calendrier, l'édition doit se prononcer sur la plus-value d'une telle invitation pour son business, car de nombreux facteurs entrent en ligne de compte.

 

Et puis, entre deux couloirs, certains professionnels n'hésitent pas à appuyer là où ça fait mal : alors qu'au niveau européen, l'Allemagne d'Angela Merkel met à mal l'ensemble des pays, avec ses demandes de rigueurs budgétaires, s'offrir un pareil voyage n'apporterait pas un message des plus compréhensibles. « Les relations franco-allemandes ne sont pas bonnes. Le précédent quinquennat l'a abondamment démontré, celui que nous vivons n'arrange pas vraiment les choses... La Foire n'y changerait rien. Surtout, les interlocuteurs pourraient ne pas être les mêmes, d'un côté comme de l'autre. »

 

Il est vrai que le précédent cabinet du ministère de la Culture aurait certainement gagné à résoudre ce point avant que les gouvernements Valls 1 et Valls 2 n'interviennent. Mais durant ce début de mandat du président Hollande, quelques problèmes de communication seraient manifestement venus brouiller les cartes entre la rue de Valois et l'Elysée.

 

mise à jour 18h40 :

Comme prévu, le Syndicat national de l'édition a publié un communiqué, exprimant bien la position que nous évoquions en début d'article.  

 

Les éditeurs, représentés par le Syndicat national de l'édition, sont très honorés que la France soit invitée en octobre 2017 à la Foire du Livre de Francfort. Ils espèrent que l'État appréciera à sa juste valeur cette prestigieuse invitation et qu'il y répondra favorablement, en décidant d'attribuer des moyens exceptionnels à cet évènement, qui contribuerait au rayonnement culturel de la France et de la francophonie.

Les éditeurs français soulignent également l'importance de renforcer les initiatives franco-allemandes et européennes en faveur des industries culturelles, créatrices de richesse, de diversité et de lien social.

 

 

Loin de refuser l'invitation, donc, le SNE préfère botter en touche, renvoyant l'État à ses responsabilités financières. Et manifestement, ne partagent pas notre analyse de la situation. Ou alors, préfèrent ne pas en parler.