L'Education artistique et culturelle, cet obscur objet du désir

Nicolas Gary - 12.06.2014

Edition - Société - Maison écrivains littérature - Centre national livre - Education artistique culturelle


Alors que s'approche la nouvelle réforme du Centre national du livre, la Maison des Écrivains et de la littérature s'inquiète : une partie de la subvention qu'elle perçoit du CNL est remise en cause. Au centre du désaccord, l'Éducation artistique et culturelle, l'un des fers de lance de la ministre de la Culture, depuis son entrée à la rue de Valois.

 

 

 

 

La MEL s'est donnée, depuis sa création, pour mission de réfléchir l'objet même de la littérature pour assurer sa transmission, avec les enseignants. Et à ce titre, organise des rencontres, diverses et s'implique largement dans la vie littéraire. Or, depuis quelques semaines, un couac brise la mélodie bien rodée. « On reçoit un courrier qui dit : ‘Cette année la subvention intégrale sera diminuée de 5 %', et assortie de la restriction suivante, à savoir que tout l'argent du CNL doit porter sur l'EAC. Et là, ce n'est plus du tout ce qui était contenu dans notre convention », s'étonne Sylvie Gouttebaron, directrice de la MEL. 

 

Depuis l'hôtel des frères Goncourt, situé boulevard Montmorency, où elle fêtera ses 30 ans en 2016, l'association ne conteste pas que le Centre puisse modifier les termes, mais déplore que cette nouvelle formule ait été présentée « sans aucune discussion préalable. Ce qui change profondément notre nature ». 

 

Les rencontres du Petit Palais, qui entrent dans le cadre du programme Enjeux contemporains « intéressent beaucoup les chercheurs, les enseignants. Nous faisons de l'éducation populaire : tout dépend de ce que l'on entend par Education Artistique et Culturelle. Et nous n'avons pas encore discuté de cela ». On imagine bien qu'Aurélie Filippetti « a une vision de ce que ce doit être, mais dans la pratique, pour beaucoup, ce sont des rencontres dans les classes. » 

 

La littérature reste un art, mais simultanément, compte parmi les fondamentaux de l'enseignement, « aussi la place de la littérature dans l'EAC n'est jamais clairement définie ». Théâtre, musique, cinéma (au besoin), sont souvent évoqués, mais jamais la littérature strico sensu. « Cela, nous souhaitons l'imposer, et par la réflexion que nous menons. »

 

Parlons de chiffres, on verra pour les lettres

 

Une convention triennale, devenue annuelle, lie l'association au CNL, et dote la MEL de 714.000 €, mais cette année, le Centre a dû opérer une coupe de 5 % pour de nombreuses autres organisations professionnelles. La MEL recevrait donc 678.300 €, mais aurait pour obligation de consacrer l'intégralité du budget à l'EAC.

 

« À ce jour, 442.300 € sont réellement investis dans ce domaine. Mais ni les Rencontres ni les Enjeux [deux manifestations initiées par la MEL, ndr] ne répondent aux critères de l'EAC. Pour financer les manifestations littéraires, le Centre dispose d'une commission Vie littéraire chargée justement d'attribuer des aides », précise Vincent Monadé, président du CNL. Il est donc proposé à la MEL de présenter un dossier à cette commission, pour mieux rentrer dans les cadres des financements que dispense le Centre.

 

Dans la lettre de mission que la ministre de la Culture a remise au nouveau président, l'EAC compte parmi les points majeurs. « Il s'agit, pour notre établissement, de faire appliquer la politique culturelle voulue par le ministère, et que les sommes allouées respectent les critères donnés. » Enfin, l'investissement du CNL, à la hauteur de 23.000 € dans le prix littéraire des lycéens, organisé avec la Région Île-de-France, « n'est pas normal : aucune convention ne nous lie à la Région, et le Centre n'a pas à financer, pour partie, cette opération. D'ailleurs, la Région ne nous a pas sollicités sur cette question », précise-t-il. 

 

 

Vincent Monadé - Salon du Livre 2014

Vincent Monadé

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

En outre, le passage en commission « permettrait probablement d'obtenir des crédits supplémentaires ». Certainement, « mais c'est un pari risqué : les commissions refusent aussi des dossiers, même très sérieux, et bien présentés. C'est la raison pour laquelle nous souhaitons conserver le fonctionnement tel que défini dans la convention ».

 

Parenthèse : « Ce que l'on observe également, nous fait remarquer un proche de la chose administrative, c'est que le précédent président, Jean-François Colosimo, disposait de plus d'autonomie, quand Frédéric Mitterrand était à la rue de Valois. Quand Aurélie Filippetti a pris ses fonctions, elle s'est empressée de remettre la main sur le Centre national du livre et ses financements. Et cela avait commencé par la nouvelle procédure de recrutement de son président, pour assurer le remplacement de M. Colosimo. » Fin de la parenthèse...

 

Sécuriser les financements du CNL 

 

L'association estime également que scinder ses activités, et leurs modes financements, pourrait nuire à son esprit même. « Nous ne serions plus une structure unique : d'un côté une activité EAC, de l'autre une partie Vie littéraire : tout cela manquera de cohérence pour nous. Il nous a également été proposé de passer devant un collège des présidents de commission du Centre : nous attendons toujours plus d'information. » En attendant, la convention proposée n'a toujours pas été signée, « telle qu'elle nous a été soumise ».

 

Reste que le président du CNL souligne, « tous les festivals passent, et acceptent de passer en commission. Il ne peut pas en être autrement pour la MEL, quelle que soit sa spécificité, que nous reconnaissons bien volontiers ». Le Centre « doit sécuriser les financements accordés. Nous sommes ouverts aux dialogues, mais avec aucun des acteurs autres que le Ministère nous ne discuterons ni de la politique du CNL ni de ce à quoi doit servir son argent, ou comment le distribuer », pointe le président.

 

Dans le même temps, Vincent Monadé, assure qu'il cherche de nouveaux modes de rémunération pour les auteurs, « constatant que le droit d'auteur n'est plus suffisant pour les faire vivre ». La MEL assure travailler avec plus de 600 auteurs, et leur reverser 500.000 € annuellement. « Nous ne serons pas une agence de recrutement pour des écrivains. Nous ne venons pas de l'ingénierie culturelle, mais de la littérature, pour chercher le sens de ce que peut être la littérature, et nous mettons au service de la littérature et des écrivains. »

 

Risque de perdre "toute notre substance"  

 

Une rencontre entre les différents acteurs financeurs de la MEL, la Ville de Paris, la Région IDF, le CNL et le ministère de l'Éducation nationale doit être organisée la semaine prochaine. « Ce sera l'occasion de tout mettre sur la table : nous l'attendons depuis cinq ans. » Une convention tripartite entre la MEL, et les ministères de la Culture et de l'Education nationale est attendue depuis des années, « peut-être verra-t-elle le jour » ?  

 

Le lendemain, c'est le ministère de la Culture que doit rencontrer la MEL. La ministre a en effet reçu pléthore de courriers émanant des quelques centaines de membres que compte l'association, « tous plus émouvants les uns que les autres », insiste Sylvie Gouttebaron. « Si nous devons devenir un réservoir à auteurs pour l'EAC, nous perdrons toute la substance de notre association », écrit l'un d'eux. Et comment cela se passera-t-il pour les autres organisations ? « Seront-elles toutes consacrées à l'EAC ? Le CNL veut nous changer dans la substance même de ce que nous sommes : qu'en sera-t-il des autres ? » 

 

Nicole Caligaris, Philippe Jacottet, Christian Garcin, Claude Burgelin, Marianne Alphant ou encore Etienne-Alain Hubert se sont adressés à la ministre. Certains se sont même lancés dans une lettre au président de la République. La ministre a également reçu un courrier de Hubert Reeves, en sa qualité de président de l'association Humanité et Biodiversité, pour soutenir la MEL. « Nous travaillons avec lui sur la thématique littérature et développement durable. Nous présenterons un grand projet prochainement », nous explique la MEL.