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CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — J’avais installé un cheval chez moi, dans le quartier d’Abo Mazoria, remplissant une des chambres de bottes de foin. C’était un peu excentrique de ma part, mais pas tant que ça. L’Éthiopie était un paradoxe orthodoxe : un pays de conformistes individualistes. En quittant ma maison d’Abo Mazoria à l’aube, on pouvait encore, alors, rejoindre la montagne de Menagesha.
 
par Yves-Marie Stranger

Le marché de Guddu, photographie  Yves-Marie  Stranger
Le marché de Guddu, photographie © Yves-Marie Stranger

 
Le samedi, jour du marché de Guddu, on faisait des courses sur les herbages après avoir bu des tela dans des boîtes de conserve. Qu’elles paraissent maintenant lointaines ces galopades aux confins du haut plateau ! En l’an 2001, il y avait trois internet-cafés à Addis Abeba, et pas beaucoup plus de Chinois. Il y avait 66 millions d’Éthiopiens.
 

En mars 2020, de passage à Addis Abeba, je prenais mon café tous les matins dans la cuisine exigüe du « condominium » de mon beau-frère, non loin de la Place Mexico, à Lideta. Durant mes premières années en Éthiopie, il m’avait été donné de traverser cette même Mexico Square, matin et soir. L’Éthiopie semblait pleine de promesses. Les Éthiopiens étaient très fiers, et ils aimaient à rappeler à tout bout de champ l’exploit de leur victoire sur les troupes de Mussolini. Il régnait alors en Éthiopie une sorte de Dolce Vita Abyssinica, faite de sociabilité simple et du partage de la foi en des jours meilleurs qui viendraient forcément, pour tous.
 

Mais en 2020, dans le métro aérien (chinois) qui passait à hauteur de mes yeux dans la cuisine du HLM, je voyais le nombre de passagers diminuer de jour en jour. Un sentiment d’angoisse diffus se répandait sur la ville. Les conversations tournaient autour des prix et de la criminalité de rue, phénomène nouveau. Les rumeurs sur les attaques dans les régions continuaient à aller bon train et l’Éthiopie vivait une « drôle de guerre » civile. Il n’y a que les reportages des médias internationaux pour encore faire illusion (tel ce film apparu sur la chaine Youtube du magazine The Economist début avril, qui continue à vanter l’Éthiopie comme étant « La Chine de demain »).

Je me souviens encore d’une réunion en tête à tête entre un ministre français et l’actuel directeur de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. Ils se comprenaient si parfaitement, que j’en étais venu à me demander pourquoi diable ils avaient eu recours à moi (j’étais l’interprète) ? S’ils parlaient des langues différentes, l’Ethiopien et le Français partageaient bien le même langage.
 

Mais les nouveaux industriels parks peinent à être autre chose que des industries Potemkine. Les jeunes diplômés sans débouchés sont légions, et il y a aujourd’hui 110 millions d’habitants en Ethiopie — dont 60 % de moins de 25 ans. C’est comme si, en Éthiopie, on avait vécu les « trente glorieuses » d’après guerre et la fièvre néolibérale « winner takes all » des années 90 et 2000 (plus la longue crise post-2008) — mais comprimé à l’intérieur de deux décennies seulement.

Un rapport de situation des Nations Unies du 14 avril parle de « 30 millions de personnes » qui vont avoir faim dans les mois à venir — mais il faudrait rappeler que le nombre d’Éthiopiens recevant une aide alimentaire sous une forme ou une autre tourne autour de 15 millions par an… depuis des années (et cela, avec 10 % de croissance économique !).

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Deux jours avant mon départ, je repassai à pied par Mexico, en m’arrêtant au passage à l’hôtel Wabi Shebellé pour saluer le Prince Beade Maryam. Il m’a redit son espoir dans les générations montantes. Mais, retournant dehors, sur Mexico Square les foules étaient compactes et je notai qu’en lieu de dix centimes, c’était désormais des pièces d’un birr qu’on plaçait dans la paume des indigents.

Sur les piles monumentales du métro, des dizaines de posters rouges étaient placardés. Elles vantaient l’injéra traditionnel, mais arrosée de Coca-Cola. L’ensemble — le train là-haut, les dames âgées toutes de blanc vêtues, les réclames géantes et les t-shirts « just do it » — combiné au flot des gens en proie à une sorte de danse de Saint-Guy pour s’éviter, donnait à voir un Blade-Runner abyssin.
 

L’Éthiopie est la Chine de demain — et elle le sera toujours. Pour paraphraser Pasolini (parlant du miracle économique italien) : « Ce que le fascisme n’a pas réussi, la société de consommation le mènera à bien. » Quand j’arrivai à Lideta, je pris une dernière bière dans la cuisine de mon beau-frère. De la fenêtre, je voyais le pic de Menagesha, pointant à l’horizon au-delà de l’agglomération qui débordait vers l’ouest. Les prairies que je traversais autrefois à cheval étaient maintenant une mer de tôles. J’ai pensé à Dida Gouta, qui habite non loin de Guddu.

J’ai pensé à Elias Negussié, le compagnon de ballade, choqué par le prix des oranges que j’avais apportées pour sa fille, Élisabeth — alors qu’il travaillait à plein temps, Elias peinait à nourrir sa famille. La croissance éthiopienne avait des fruits bien amers. Sur la place Mexico, la foule s’est retirée, pour l’instant — le confinement avant le retour de l’emballement.

 

(une version anglaise de cet article est disponible sur le site Ethiopia-Insight)
 

Yves-Marie Stranger a vécu quinze ans en Éthiopie. Traducteur et écrivain, il a monté une écurie équestre non loin d’Addis Abeba. Il est l’auteur de L’Éthiopie, La cire et l’or (septembre 2020, Editions Nevicata), Ethiopia through writers’ eyes et Ces pas qui trop vite s’effacent. Il a récemment inauguré une exposition, le Syllabaire abyssin (l’Éthiopie en 33 caractères fidèles), à l’Alliance Ethio-française d’Addis Abeba (voir des photos : Uthiopia.com). Dernier ouvrage traduit : Ménélik, une Abyssinie des photographes, de Hugues Fontaine. Son ouvrage sur l'Éthiopie sortira aux éditions Nevicata à l'automne 2020.

crédit photo © Yves-Marie Stranger



Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


Commentaires
Des propos extrêmement justes sur la situation en Ethiopie.
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