Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

L'ETL, une école d'excellence pour former à "l'artisanat de la traduction littéraire"

Claire Darfeuille - 15.05.2014

Edition - International - école - traduction littéraire - travail des textes


Ouverte en janvier 2013 et hébergée par le Centre National du Livre, l'École de Traduction littéraire dirigée par Olivier Mannoni est un lieu unique en son genre. Sur le modèle du compagnonnage, des maîtres de la traduction transmettent à de jeunes traducteurs leur savoir-faire et leurs techniques acquis au fil du temps.

 

 

 

ETL-CNL

 

 

« En France, quatre romans sur dix lus sont passés par les mains et l'esprit d'un traducteur », rappelle Olivier Mannoni venu présenter à la Bibliothèque Universitaire de Langues et Civilisations, son École de Traduction littéraire ouverte depuis un an. Deux samedis par mois, 16 jeunes traducteurs déjà confirmés et pratiquant un total de 14 langues, se rassemblent dans la salle Certeau du CNL pour travailler avec des traducteurs chevronnés. Ces 35 « maîtres » viennent partager, pendant les deux ans que dure la formation, les techniques acquises au cours de leur longue pratique du métier.

 

Il n'est ici pas question de parfaire ses compétences linguistiques, mais d'apprendre les techniques artisanales du métier de traducteur, car « la quintessence de la traduction fonctionne dans toutes les langues », assure Olivier Mannoni, son directeur.

 

Les élèves sont ainsi amenés à travailler sur des textes dont ils ne maîtrisent pas la langue d'origine, avec succès. Les résultats de ces ateliers multilingues sont stupéfiants, si l'on en juge par les comptes-rendus des intervenants publiés sur le site de l'école et l'enthousiasme suscité. Parmi tous les grands noms de la traduction accueillis en 2013, Françoise Morvan et André Markowicz pour la séance inaugurale, Pierre Deshusses, Rosie Pinhas-Delpuech, Michel Volkovitch, ou encore Françoise Wuilmart, grande dame de la traduction, directrice du Centre Européen de Traduction littéraire à Bruxelles, laquelle témoignait dans l'émission Tout un monde sur  France Culture : « On ne traduit pas une langue, mais un auteur, pas un livre, mais une culture ».

 

Le traducteur est avant tout un écrivain et un excellent lecteur

 

« La traduction n'est pas un travail de restitution des mots, mais d'un esprit et d'une culture véhiculée dans l'œuvre », lui fait écho durant sa conférence Olivier Mannoni, lui-même éminent traducteur de l'allemand et président de l'Association des Traducteurs Littéraires de France de 2007 à 2012. Il explique que le traducteur doit savoir déceler « l'immense charge de non-dit que véhicule un texte » et « saisir l'esprit du livre dans son entier ». Le travail de traduction exige une éthique irréprochable et « un respect sans faille du travail de l'auteur, de sa volonté et de ses intentions ».

 

Enfin, un traducteur est avant tout un écrivain qui recréé un livre à partir d'un autre. Cathy Ytak, traductrice du catalan, qui assure les ateliers d'écriture à l'ETL, propose des exercices sur le modèle de l'Oulipo, une écriture sous contraintes pour libérer l'imaginaire. Une véritable gymnastique « de pétrissage de mots » au service de la plume. Elle souhaite enseigner à ses élèves à « être libres face à des textes parfois écrasants. Il faut pouvoir respirer, ne pas se scléroser... La traduction est un acte de liberté ».

 

Les ateliers de recherche et d'expérimentation sur la traduction, sont complétés par les interventions de professionnels du monde de l'édition. Le but est de permettre à ces jeunes traducteurs de mieux connaître le milieu dans lequel ils vont évoluer, de savoir dialoguer avec les éditeurs, mais aussi tous les autres intervenants de la chaîne du livre auxquels ils peuvent être confrontés : correcteur, chef de fabrication couleur, distributeur, etc. L'ETL, école d'excellence et lieu de recherche, constitue une étape supplémentaire dans la professionnalisation du métier, seule garantie de la qualité des 11 623 traductions qui paraissent en France chaque année.

 

La traduction représente 17,8 % de l'activité éditoriale française

 

Olivier Mannoni rappelle à ce propos le poids économique de la traduction dans l'activité éditoriale* : 17,8 % des 2 771 millions d'euros de CA en 2013 et une progression de la part des traductions constante depuis 2009 (+ 2,7 %  en 2013). Mais il alerte aussi sur la part prédominante de l'anglais qui représente une traduction sur six, avec 90 % des étudiants formés dans cette langue. « Les langues minoritaires, telles que l'azerbaïdjanais, risquent de disparaître », prévient-il. Même l'italien est à présent considéré comme une langue rare ! D'après les chiffres publiés par l'Observatoire de l'économie du livre, 60 % des titres traduits en 2013 le sont de l'anglo-saxon, 11 % du japonais (un chiffre qui chute vertigineusement si on retire les traductions de mangas…), 6 % de l'allemand, les autres langues se partageant les 20 % restants…

 

De quoi faire frémir Olivier Mannoni et tous les traducteurs passionnés de son école dont le but (la mission !) n'est rien de moins que de « restituer une littérature mondiale avec la plus grande fidélité possible ».

 

L'intégralité de la conférence est réécoutable sur le site de la Bulac dans le cadre du cycle « Littératures en mouvement : éditer, dévoiler, traduire l'espace littéraire mondial ». Annie Ebelpoin, traductrice du russe, y intervenait avant Olivier Mannoni sur le thème de la traduction de la littérature mondiale en Russie avant et pendant la révolution soviétique.

 

* Observatoire de l'économie du livre – chiffres clés 2012-2013