L'Étranger : un extrait lu par Albert Camus donne une autre image de Meursault

Orianne Vialo - 26.07.2016

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Albert Camus s’est illustré de son vivant par son style d'écriture épuré. Grâce à des phrases simples, l'auteur réussi à faire passer des messages forts et profonds, comme dans le début de L'Étranger (éd. Gallimard, 1942) dans lequel il raconte comment il a appris la mort de sa mère. Pourtant, lorsque l'ouvrage a été traduit en anglais, les mots employés par Albert Camus semblent avoir perdu un peu de leur superbe... Rien ne vaut une lecture de l'auteur pour rectifier le tir...

 

 

 

Dans la critique publiée sur le site Open Culture, les mots employés lors de la traduction de l'ouvrage d'Albert Camus semblent nuire à la beauté et au côté puissant du récit. Traduit sous le nom de The Stranger (éd. Hamish Hamilton, 1942), L'Étranger paraît plus froid, avec un narrateur qui semble moins touché par la mort de sa mère. Une critique que l'on comprend facilement lorsqu’on lit la phrase la plus poignante du récit : « Aujourd'hui, maman est morte », pourtant très forte de sens.

 

Dans la version anglaise, le mot « maman » est remplacé par « mother » — mère en français — plus formel et moins tendre, dans la formulation. Quelle ne fut pas la surprise de certains anglophones en découvrant que le personnage de Meursault — le narrateur de l'ouvrage —, n'était pas encore totalement sociopathe au début du roman. C'est tout un mythe qui s'effondre, non seulement grâce à la version française de l'ouvrage, mais aussi, grâce à la lecture audio d'un extrait de L'Étranger, lu par l'auteur lui-même. Le ton est posé, calme, mais l'on perçoit sans difficulté la voix flancher quelque peu lorsqu'il évoque la disparition de sa génitrice. 

 

Albert Camus donne l'inflexion parfaite à sa voix, qui est celle d'un homme désorienté, perdu et hébété lorsqu'il apprend la nouvelle. La perception que l'on a de Meursault change complètement, avec le simple mot « maman », alors même que ce même personnage n'avait montré aucune émotion à l'enterrement de sa mère. Le pouvoir des mots... 

 

Ci-dessous, l'extrait de L'Étranger, lu par l'auteur : 

 

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser. C’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

J’ai pris l’autobus à deux heures. Il faisait très chaud. J’ai mangé au restaurant, chez Céleste, comme d’habitude. Ils avaient tous beaucoup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accompagné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emmanuel pour lui emprunter une cravate noire et un brassard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.

J’ai couru pour ne pas manquer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’essence, à la réverbération de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pendant presque tout le trajet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un militaire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à parler.

 

 

Albert Camus, romancier, dramaturge, nouvelliste, philosophe ou encore journaliste avait bien des cordes à son arc. Il a fait ses débuts dans la littérature avec son essai L’Envers et l’Endroit (éd. Gallimard, 1937), suivi de Noces (éd. Gallimard, 1939). Ses œuvres principales et les plus connues à l’international restent tout de même L’ÉtrangerLe Mythe de Sisyphe (éd. Gallimard, 1942), La Peste (éd. Gallimard, 1947) ou encore La Chute (éd. Gallimard, 1956). En 1957, son travail paye puisqu’il est nommé Prix Nobel de littérature à Stockholm pour l’ensemble de son œuvre, mais plus particulièrement ses romans L’Étranger et La peste, ainsi que son essai philosophique Le mythe de Sisyphe