"L'Évangile du Mal" du Marquis de Sade de retour en pays natal

Antoine Oury - 03.04.2014

Edition - Les maisons - Marquis de Sade - 120 journées de Sodome - manuscrit


Le retour du fils sadique : le manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome, rédigé par le Marquis de Sade alors qu'il était enfermé à double tour dans la Bastille, a été acquis par Gérard Lhéritier, président fondateur d'Aristophil et du Musée des Lettres et Manuscrits. Le rouleau autographe, parfaitement conservé, a été récupéré au terme d'un parcours atypique.

 

 

Marquis de Sade

Chaud cacao, le Sade (Jim Champion, CC BY-SA 2.0)

 

 

7 millions d'euros : c'est le prix final payé par Gérard Lhéritier pour acquérir le manuscrit des Cent Vingt Journées, et surtout, pour le mettre en sécurité. En effet, si le rouleau a conservé toute son intégrité, il était déchiré entre deux familles qui en revendiquaient la propriété : « Une part des 7 millions d'euros est revenue à la famille Nordmann, détentrice légale du rouleau, selon la justice helvétique, l'autre à Carlo Perrone, héritier de Nathalie de Noailles, propriétaire légitime du manuscrit, selon la justice française », explique Gérard Lhéritier à l'AFP.

 

La manuscrit date de 1785, et le divin Marquis, craignant la saisie de l'oeuvre, avait recopié l'intégralité de l'oeuvre sur des feuilles larges de 11,5 centimètres, collées bout à bout pour finalement former un rouleau de 12 mètres. 12 mètres de viols, pédophilie, coprophagie, inceste, tortures, mutilations, meurtres, et autres joyeusetés... Il cache le tout dans un mur de sa cellule.

 

Rompu à la condition carcérale (il aurait passé, en tout, 27 années de sa vie en cellule), le Marquis n'hésite pas à exciter la foule depuis la fenêtre de sa cellule, en juillet 1789. Ce qui lui vaut un transfert à l'hospice de Charenton, où il assure avoir « pleuré des larmes de sang » suite à l'abandon de son manuscrit.

 

Lors de la destruction de la Bastille, le rouleau est récupéré par le marquis de Villeneuve-Trans, dont la famille hérite de la pièce pendant trois générations. À la fin du XIXe siècle, le psychiatre berlinois Iwan Bloch, rachète l'oeuvre, et en publie en 1904 une version truffée d'erreurs, mais qui a le mérite d'exister malgré la censure. En 1929, une seconde édition voit le jour, réservée aux « bibliophiles souscripteurs », supervisée par Charles et Marie-Laure de Noailles, descendante directe du marquis par sa mère, qui ont racheté le précieux rouleau.

 

Ce n'est qu'en 1957 que les oeuvres de Sade quittent le circuit parallèle : suite à un procès en appel contre la censure qui frappe les oeuvres du marquis, remporté par l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, les oeuvres sont mises à disposition du grand public.

 

Quant au manuscrit, il est volé en 1982 par l'éditeur Jean Grouet qui le vend au collectionneur suisse Gérard Nordmann pour 300.000 €, sans que ce dernier ne soit au courant de la manière illicite par laquelle le vendeur se l'est procuré. Une bataille judiciaire entre les deux « propriétaires » donne finalement raison aux uns comme aux autres, avec deux décisions contraires de la justice française et de son homologue suisse.

 

Rappelons que 2014 est l'année du bicentenaire de la mort du marquis, qui sera notamment célébré à Paris du 11 au 13 avril au Salon du livre ancien et de l'estampe, mais aussi en septembre à l'Institut des Lettres et Manuscrits et à partir d'octobre au Musée d'Orsay.

 

Le rachat permet au moins de s'assurer que le manuscrit ne se perdra plus dans la nature : Gérard Lhéritier compte le faire classer « Trésor national », et espère que la Bibliothèque nationale de France l'accueillera dans ses fonds. « J'avais d'ailleurs proposé de garder le rouleau cinq ans et d'en faire don à la BNF mais le ministère de la Culture n'a pas donné suite », explique d'ailleurs Gérard Lhéritier.

 

Les deux manuscrits seront les suivants : 

 

Edition originale du premier et du plus célèbre ouvrage du marquis de Sade. Sa rareté est proverbiale

En Hollande, Les libraires associés [Paris, Girouard], 1791, 2 volumes in-8 de 283 pp. et de (2) ff., 191 pp., veau marbré, filets à froid sur les plats, dos lisses ornés et dorés, pièces de maroquin rouge et vert, tranches rouges (reliure de l'époque).  

 

SADE (Donatien, Marquis de). Les crimes de l'amour.

Paris, Massé Editeur, 1800, 3 volumes brochés, in-12, 274, 228 et 252 pages.  Exemplaire personnel d'usage personnel du Marquis Donatien de Sade, après sa parution originale de 1797, qui l'accompagna lors de son internement à Charenton et jusqu'a son décès en 1814 comportant des dos titrés manuscrits et annotations éparses. Est joint une enveloppe de sa main adressée à son épouse "A Madame- Madame de Sade à Paris". L'auteur entame ainsi "Quand l'homme ose jusqu'au ciel porter ses mains hardies ... il ne craint plus de déclarer la guerre à ceux qui le faisaient frémir autrefois...".

 

Le maître de la pornographie littéraire, toujours indésirable...