L'histoire du premier livre écrit sur ordinateur

Antoine Oury - 07.03.2013

Edition - Les maisons - livre écrit sur ordinateur - IBM - Bomber


Sur les traces de la machine à écrire, l'ordinateur fournit à l'écrivain une page sans fin, propice aux débordements littéraires, tolérante vis-à-vis des corrections : l'outil a fourni une nouvelle manière de rédiger. Le premier à tenter l'expérience, alors à la limite du scandale, s'est appuyé sur le premier traitement de texte, et une machine IBM pour écrire un roman : Slate l'a retrouvé, et retourne vers le futur.

 


Sans titre

Marcin Wichary, CC BY 2.0

 

 

L'ancêtre de la disquette n'avait pas sa facilité de rangement et d'utilisation : les énormes enregistreurs d'IBM, rédacteurs sur bande magnétique, ne permettent guère à l'écrivain de les utiliser hors de chez lui. Mais lui fournissent son premier traitement de texte : les lignes saisies sont enregistrées sur bande magnétique, et les corrections appliquées immédiatement sur cette copie. Au besoin, l'écrivain pourra l'utiliser comme fichier pour imprimer son manuscrit.

 

1968 : Len Deighton, auteur à succès, rédige Bomber, un roman sur la guerre (« Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu. Il n'y a que ceux qui vivent, et ceux qui meurent »), et sa secrétaire se plaint auprès d'un technicien, venu pour sa machine à écrire, des saisies incessantes qu'elle doit effectuer, suspendues aux brouillons qui se succèdent. Le réparateur l'informe d'une machine qui pourrait bien changer sa vie, sans pour autant la remplacer : le MT/ST, « Magnetic Tape/Selectric Typewriter ».

 

« Quand j'ai commencé, Len utilisait une machine IBM Golfball pour rédiger ses brouillons. Ensuite il procédait aux corrections à la main, et je transformais le tout en pages et chapitres en saisissant à nouveau le tout - chronophage peut-être, mais j'aimais assez cela, je me sentais intégrée dans le processus et suivais l'idée du livre », se souvient Ellenor Handley, secrétaire pour Deighton au sein de son appartement londonien.

 

Pour l'auteur, le traitement de texte s'avère vite indispensable : « [J]'ai toujours construit plutôt qu'écrit mes livres » explique-t-il, « Avant que la machine d'IBM ne sorte, j'utilisais des ciseaux et de la colle pour ajouter des paragraphes, enlever des pages et réorganiser certains passages. Formé comme un illustrateur, je n'ai jamais abordé l'écriture comme une activité organisée, avec un début et une fin. »

 

Qui pour prescrire la technologie à l'écriture ?

 

En France, la culture du traitement de texte survient surtout au moment de l'ordinateur personnel, et les imposants blocs IBM ne courent pas les rues. « Martin Winckler a été l'un des premiers à utiliser le traitement de texte dans les années 80, mais c'est avant tout parce qu'il portait un intérêt pour la technologie, et appréciait beaucoup l'oeuvre d'Asimov, grand théoricien de la machine à écrire » explique David Meulemans, Président des éditions Aux Forges de Vulcain.

 

« Les écrivains français sont issus de milieux qui ne sont pas vraiment technologiques, mais Winckler, à travers son activité de médecin, a eu une relation privilégiée avec la technologie et la culture américaine. Sa contribution à la revue Prescrire, une des premières à dénoncer les abus de l'industrie pharmaceutique, est significative. » C'est une nouvelle manière d'écrire qui apparaît (T.S. Eliot insistait déjà, dès les années 20, sur ce que « taper à la machine » impliquait au niveau du rythme d'écriture), mais aussi un nouveau moyen d'éditer.

  

« Le traitement de texte a rapatrié sur l'auteur des fonctions qui allaient à d'autres intermédiaires, et a quelque peu dévalué le rôle de l'éditeur en donnant l'illusion que le métier était somme toute assez facile. Mais ces étapes n'étaient pas seulement techniques, elles étaient aussi littéraires : d'ailleurs, beaucoup d'auteurs les reproduisent en appliquant des corrections à la main sur leur tapuscrit, avant de les saisir dans le traitement de texte. »

 

Si l'apparition du traitement de texte est plus tardive que de l'autre côté de l'Atlantique, il connaîtra une adoption extrêmement rapide au cours des années 1990, si bien qu'un véritable manuscrit devient une rareté...

 

Dévalué, le papier...?