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L'Histoire se recompose entre historiens et écrivains

Julien Helmlinger - 25.03.2013

Edition - International - Historiens - Ecrivains - Histoire


Sur la scène des auteurs du Salon du livre de Paris, la thématique historique a eu droit à son apogée, à l'occasion d'une conférence animée par Eduardo Castillo, et intitulée « L'Histoire appartient-elle aux historiens ? ». Parmi les intervenants conviés au débat, on retrouvait les romanciers Javier Cercas et Lucian Dan Teodorovici, le Breton Joël Cornette qui a dirigé plusieurs collections spécialisées, et l'historien d'art et écrivain Ralph Toledano. Une confrontation des plus cordiale, entre deux catégories d'artisans de la plume, qui contribuent chacune à leur manière à ce processus subjectif qui vise à rapporter le passé au présent.

 

 

 Chaque individu incarnerait sa propre Histoire

 

 

L'intitulé de la conférence interrogeait sur l'appartenance de l'histoire à ses plus puristes spécialistes ou à ceux de la littérature. Dans le même temps, le factuel et le littéraire sont deux registres communément opposés. Ainsi, l'expert Joël Cornette élude d'entrée la question titre, car selon lui « l'Histoire appartient à tout le monde ». Il estime que la véritable question est de savoir comment on écrit cette Histoire, et de quelle manière répondre à la demande. In extremis, le débat semble recadré.

 

Cette chronologie que l'on défrise, mais qui nous tient lieu de mémoire

 

Pour Joël Cornette, l'Histoire tient « dans la manière dont on rapporte le passé au présent ». Il souligne l'importance des sources, la base de la retranscription historique. Et comme l'Histoire est avant tout un rapport au passé, il donc est nécessaire pour l'écrire de passer par ces méthodes de recherche que sont l'archéologie, la consultation d'archives, l'étude des témoignages. 

 

Ensuite l'exercice devient « une question de choix », car à la manière des journalistes, les historiens recoupent leurs diverses sources d'information. Il leur reste alors pour « incarner » l'Histoire, à faire des décisions de période, de sujet, d'écrivain et d'historien. Et de ces choix découle au final une recréation toute subjective.

 

En somme, l'historien explique que l'Histoire, à la manière de la mémoire, peut trahir. Mais Javier Cercas rebondit en affirmant qu'il faut néanmoins « revendiquer l'autorité de l'Histoire », même si l'écrivain espagnol admet qu'il est certes impossible d'être parfaitement objectif dans cet exercice.

 

Quand les registres du factuel et du littéraire se chassent et se croisent 

 

La perception du romancier roumain Lucian Dan Teodorovici, est que si l'Histoire est une affaire d'historien, en revanche appartient à l'écrivain le domaine de l'Histoire possible. Et pour le ressortissant d'un pays dont l'histoire récente est complexe, il s'agirait même aujourd'hui d'un devoir d'écrivain que de « se pencher dessus, l'éclairer ».

 

Selon lui « la différence entre un écrivain et un historien, c'est que l'historien se base sur les faits alors que, pour l'écrivain, les faits sont soumis aux idées ». 

 

Comme l'exprime Javier Cercas, entre les historiens et les écrivains il ne s'agirait pas de contradiction, mais plutôt de complémentarité. Il soutient que l'on ne peut atteindre véritablement la vérité, mais qu'on ne fait en réalité que la rechercher. 

 

La part d'ombre de l'Histoire passée à la lumière de l'imagination littéraire

 

Ralph Toledano exprime l'idée qu'il y aurait « autant d'histoires que d'individus, et autant de réalités que d'êtres humains », prise de conscience que rencontre notamment le protagoniste de son dernier roman. Et que le but de l'historien serait finalement non pas de décrire les seuls faits historiques, mais en outre d'en « dépeindre la ligne d'ombre comme dans les tableaux de Rembrandt » 

 

Et Joël Cornette, en prenant l'exemple de la figure de Louis XIV, confie que son sentiment est qu'historiquement le roi n'était finalement qu'un monarque de théâtre, car on ne se souvient de lui que par les rapports faits de ceux qui étaient chargés de veiller à sa vie publique. Ce qui conduit l'historien à adresser aux écrivains : « On travaille sur des archives mortes, vous êtes des archives vivantes. Le rapport c'est l'écriture. » 

 

Toledano affirme que dans cette gymnastique de recréation de la part d'ombre de l'Histoire, « tout est dans la nuance. L'historien est un métronome pour ne pas s'égarer dans la rêverie », et le véritable but serait finalement d'arriver à faire la conjonction entre les deux sensibilités. Lucian Dan Teodorovici ajoute en conclusion que la littérature autant que l'Histoire, sont justement deux exercices qui permettent de créer des ponts entre les gens et les cultures.