L'homme qui avait tenté de négocier avec le diable : le mythe de Faust

La rédaction - 22.03.2016

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De la pièce de théâtre de Marlowe, jusqu’à la mise en scène de l’opéra de Berlioz à la fin de l’année 2015 à Bastille, le mythe de Faust fête ses cinq cents ans. Histoire légendaire et diabolique, née à partir de presque rien, que retenons-nous aujourd’hui du mythe de Faust et comment réussit-il toujours à être aussi actuel ? Retour sur les origines d’un mythe.
 

Faust

Karen, CC BY 2.0

 


 
Avant d’être le héros romantique de Goethe, Faust a bien existé : le mythe tire ses origines dans l’Histoire. Le Maître ou Docteur Georgius Sabellicus Faustus Junior vécut dans l’actuelle Allemagne du Sud au tout début du XVIe siècle. Astrologue, physicien, savant, démonologue, chiromancien, théologicien, juriste… ou tout simplement charlatan et diseur de bonne aventure ? De nombreuses anecdotes ont fleuri de son vivant et conquis l’ensemble de l’Allemagne, si bien qu’il est difficile de départager le vrai du faux.

 

Adepte, selon un ami de Luther, de magie surnaturelle qu’il aurait étudiée à l’université de Cracovie en Pologne, il est rapidement accusé de pratiquer la magie noire et d’écrire des libelles sur les miracles du Christ en prétendant être capable de faire de même. On raconte qu’à l’Université d’Erfurt où il enseignait, Faust faisait apparaître devant ses étudiants les héros des œuvres d’Homère et des créatures mythologiques qui tentaient de dévorer ses élèves. Son monstre préféré ? Le cyclope Polyphème. 

 

Faust aurait également été aperçu à Leipzig en 1534 par l’aventurier allemand Philipp von Hutten qui lui demanda de prédire son avenir. Ce dernier écrivit dans une lettre à son frère que les prédictions du savant se révélèrent exactes. 

 

Faust mourut autour de 1537. Comment ? Comme tout bon savant fou, une de ses expériences aurait mal tourné et causé une explosion dans la chambre de l’auberge qu’il occupait à Staufen.

 

La construction d’un mythe

 

Les réécritures littéraires de la vie de Faust ont toutes pour centre d’intérêt le pacte lié avec le diable. La première version que l’on connaît encore aujourd’hui est celle du célèbre homme de lettres anglais, Marlowe, qui le met en scène en 1590 – soit seulement dix ans après sa biographie et cinquante ans après sa mort, dans une pièce de théâtre. Cette version du XVIe siècle est celle d’un humaniste et liée à ce courant : elle met en avant un homme prêt à tout pour transgresser les frontières de la connaissance et de l’humanité. Débutant par un chœur antique – comme le veut la tradition de la tragédie grecque, la pièce présente Faust comme le nouvel Icare consumé par l’hubris (la démesure) propre aux héros grecs.

 

Elle le pousse à devenir autre : un homme au-dessus des hommes, un dieu. Lui aussi se brûlera les ailes pour avoir voulu en savoir trop. À la manière des humanistes, le Faust de Marlowe questionne la religion et la place de l’homme dans le monde. Porte-étendard de son auteur athée, la pièce est une superbe négation de la morale religieuse et un pied de nez aux institutions en place. Toutefois à la fin, Faust est bien perdant. Au terme des 24 années de pacte, il est pris de remords et craint l’enfer : mais, comme Icare, il est trop tard pour faire machine arrière.

 

F. W. Murnau's Faust

Steven Snodgrass, CC BY 2.0

 

 

Faust renaît de ses cendres au XIXe siècle, après deux siècles de sommeil. Le Faust le plus célèbre est celui des romantiques et notamment de Goethe. Il subit une nouvelle métamorphose : protéiforme, le mythe de Faust s’adapte aux interrogations, inquiétudes d’une époque et desiderata d’un auteur. Personnage toujours aussi ambitieux et désireux de percer les secrets du monde, il devient sous la plume de Goethe le héros romantique par excellence, tiraillé entre un idéal noble et pur et l’assouvissement bestial et immédiat de ses passions. C’est dans le personnage féminin de Marguerite que ce conflit intérieur se projette.

 

Elle est la jeune héroïne naïve séduite, passionnément aimée, mais finalement abandonnée à son triste sort. Héros romantique torturé, Faust songe au suicide, car il ne parvient pas à percer les secrets de l’univers. Dans la deuxième partie de la pièce, il épouse Hélène de Troie, qui lui donne un enfant incarnant le génie du poète romantique. Sauvé de l’enfer par les prières de Marguerite la pièce se conclut par le célèbre vers : « L’éternel féminin nous élève ».  Le Faust de Goethe est à l’image d’une génération d’hommes en colère, aux rêves démesurés et aux faiblesses toutes humaines. 


Ces révoltes intérieures trouveront un écho dans la création musicale de l’époque où prime l’expression des sentiments du compositeur et tout l’emportement du Sturm und drang (tempête et passion). Wagner, Berlioz, Schubert, Schumann ou Verdi… Tous se sont attaqués au mythe de Faust au XIXe siècle. 

 

C’est l’opéra de Gounod qui deviendra par la suite la référence en la matière. Il accorde une place centrale à Marguerite et s’éloigne un peu plus de l’histoire originale du Dr Faust. Il est désormais un personnage bien moins héroïque qu’auparavant, manipulé et ridiculisé par Méphistophélès. Au diable la connaissance du monde, il ne rêve que d’embrasser les plaisirs terrestres et charnels ! Opéra extrêmement populaire, on lui connaît aujourd’hui l’air des bijoux, le préféré de la Castafiore dans les aventures de Tintin ! 

 

Le mythe de Faust toujours actuel
 

Entre désir de toute puissance et désir tout court, Faust représente l’éternel combat de l’homme entre le Bien et le Mal. Ainsi la caractéristique de ce mythe réside en sa modernité toujours renouvelée. Pour André Dabezies, professeur à l’université Paris I, Faust « exprime combien la liberté humaine est capable de s’engager à fond dans le mal, jusqu’à se lier à lui […] et à s’aliéner tout à fait. C’est même le désir le plus profond de l’homme […] qui l’induit en cette tentation radicale. Faust nous rappelle en somme que tout homme doit choisir, engager sa liberté entre le bien et le mal. »

 

Dans la création artistique, le bien et le mal peuvent prendre de multiples formes. Une des dernières en date ? Celle proposée par Alvis Harmanis dans le Faust de Berlioz à Bastille qui mettait en scène la lutte contre la vie biologique et l’intelligence artificielle. Harmanis a prouvé, une nouvelle fois, que le mythe de Faust est inépuisable. Celui-ci a atteint également le septième art, jusqu’à la version donnée Alexandre Sokourov en 2011. 

 

On peut parier sans risque qu’il rejaillira encore en littérature, sous d’autres traits et sans jamais nous lasser, pour nous donner une leçon sur les passions humaines, les tiraillements et maux de notre société. 

 

 

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