L'horreur et mauvais genres en Italie : des littératures en pleine effusion

Nicolas Gary - 21.05.2017

Edition - Les maisons - horreur fantasy thriller - mauvais genres Italie - Salon du livre de Turin


#salto30 – D’un coup d’œil, on sent que l’on est entré dans une autre dimension : trois maisons d’édition se sont regroupées. Un espace unique, littéralement et dans tous les sens : horreur, fantasy, dystopies, romans graphiques. Les « mauvais genres» se dégustent et ont particulièrement bon goût en Italie… Rencontre avec leurs fondatrices et fondateur.


Horreur, fantasy, SF: Littérature de genres
Les ouvrages de Nero Press - ActuaLitté CC BY SA 2.0 


 

Francesca Pace de Dark Zone, Valentina Cestra de Bakemono et Daniele Picciuti de Nero Press, sont tous romains. Pour monter leurs maisons d’édition, ils ont opté pour le statut associatif, « plus souple, avec de grandes facilités pour prendre part aux manifestations », indique Francesca Pace. Avec cette spécificité pour Dark Zone, fondée en 2015, de se positionner avant tout comme un groupement d’auteurs. La maison œuvre dans la fantasy avant tout – urban, dystopie, steam punk ainsi que romance, mais l’horreur reste au coeur du catalogue.

 

« Les petits éditeurs commencent forcément en association, parce qu’il faut prendre le temps de construire une notoriété. Avec le temps, si tout fonctionne et que la croissance apporte des besoins différents, alors on peut envisager une société », précise Daniele Picciuti. Nero Press découle d’un blog, Nero Cafè, portail sur les littératures de genre, spécifiquement thrillers, horreur et mystère. « Nous avions besoin d’un prolongement pour proposer nos propres titres — et bien entendu, la maison créée s’est consacrée aux genres de prédilection. » 

 

Bakemono, lancée en 2010, « se consacre à l’illustré avant tout. Nous avons un esprit cinéma très fort », insiste Valentina Cestra. On retrouve des dessins spectraux avec une certaine pâleur qui n’est pas sans rappeler Tim Burton : Valentina Cestra sourit alors, et dévoile le tatouage sur son bras gauche… d’un personnage de Burton. « Nous apprécions tout ce qui touche aux fantômes et aux atmosphères gothiques », sourit-elle. 


Horreur, fantasy, SF: Littérature de genres
Quelques titres de Dark Zone - ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

Enthousiastes, passionnés, et il en faut. « L’horreur, c’est un secteur de niche, on le sait. D’abord, il y a peu de lecteurs pour ce genre, ensuite, l’Italie a plus globalement un problème de lectorat : les gens lisent peu. La difficulté majeure, c’est de trouver une place », analyse Daniele Picciuti. Bien sûr, le festival Romics, spécialisé dans la bande dessinée (en octobre, à Rome), peut concentrer une partie de ces lecteurs, relève Francesca Pace. « Mais il faut avant tout de la patience pour les intéresser à nos livres. »

 

Pour Bakemono, Valentina Cestra reconnaît avoir des lecteurs aujourd’hui engagés. « Notre catalogue a été ciselé finement, et très étudié, pour l’affiner avec le temps. Nous travaillons avant tout sur de très beaux livres [NdR, si, si] avec une recherche de diversité. » Patience et longueur de temps, donc, un adage pour chacun.
 

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En attendant la reconnaissance et les best-sellers, ce sont les réseaux sociaux qui permettent à chacun de communiquer, de faire exister les catalogues. Tous les outils à leur disposition sont bons à utiliser, à exploiter, pour rester en contact avec une communauté qui a choisi de les suivre. « Certains sont exigeants », remarque Daniele Picciuti. « Nous faisons beaucoup pour enrichir nos relations, et cela passe également par les salons et les foires. Il faut être présent, en permanence. »


Horreur, fantasy, SF: Littérature de genres
L'univers graphique de Bakemono – ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Les salons, c’est avant tout Turin, s'accordent-ils : « D’abord, c’est un bel endroit, en général, avec une très forte affluence, et dans tous les cas, pour nous — je veux dire, dans notre genre — il n’y aurait pas de meilleur événement pour exposer nos livres. » Bologne, la foire jeunesse ? « Non, elle est avant tout tournée vers les professionnels : l’horreur ou la fantasy pourraient s'y aménager une place, mais nous avons encore besoin de monter en niveau, dans nos maisons, avant de prétendre exposer à Bologne. »

 

Réseaux et salons, donc parce qu'il ne faut pas attendre de la presse italienne qu’elle s’intéresse aux littératures de genre. Francesca Pace éclate de rire : « On rencontre un désintérêt total de la part de journalistes. Soit on connaît très bien quelqu’un et on peut lui demander comme un service, soit… rien. » Parfois, un miracle : « Bakemono a publié un livre sur Shakespeare [La Fenice et la tortora – Le phénix et la colombe, illustrations de Livio Squeo]. Cela a passionné un universitaire de Naples qui nous a produit un article. Mais… il a fallu que ce soit Shakespeare », soupire l’éditrice.
 

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Les relations presse ont alors basculé vers les relations plus directes avec les blogueurs, ou les Youtubers. Dark Zone, la plus jeune maison, se fait actuellement connaître. « Nous travaillons main dans la main ensemble… et comme toujours, il faut du temps pour construire un lectorat capable de parler des livres. » 
 

Horreur, fantasy, SF: Littérature de genres
ActuaLitté CC BY SA 2.0


 

Dans la littérature de genre, on considère comme acquis qu’une politique numérique permet de contourner certaines difficultés. Ici, les avis sont tranchés : Dark Zone et Bakemono ont préféré laisser aux auteurs le soin de faire ce qu’ils veulent de leurs droits numériques. « Personnellement, je travaille sur des livres illustrés de qualité, avec des œuvres soignées, dans la maquette, la réalisation. Et puis, on ne va pas se mentir : en Italie, on n’aime pas payer. Alors, acheter des livres numériques », s’esclaffe Valentina Cestra. 

 

La question du piratage est également évoquée. « Cela va vite, très vite, et les livres tournent sur des groupes Facebook, sans aucun moyen d’arrêter cela », ajoute Francesca Pace. 

 

Chez Nero Press, on a choisi de s’investir pleinement dans le monde numérique : « Nous avons monté une collection entièrement numérique, dont les livres peuvent être imprimés après une période d’expérimentation. Les ebooks sont sans DRM, parce que nous savons que ces verrous n’arrêteront jamais les pirates qui souhaitent les livres. » Le tout avec une approche commerciale entre 0,99 € et 2,99 € pour être certain d’intéresser les lecteurs.

Avec Valerio Evangelisti, grand maître italien de l'horreur avec sa série Nicolas Eymerich, inquisiteur, ou des classiques comme Stoker – « mais pas Dracula, qui est trop connu, et perd de son charme » – ces maisons travaillent à faire lire avant tout. « Nous cherchons avant tout le talent chez des auteurs italiens, illustrateurs, écrivains. Ce qui importe, c'est l'équilibre entre justesse et originalité : dans les littératures de genre, c'est vraiment ce qui différencie le livre traditionnel de l'oeuvre avec une saveur spécifique. »