L'impression à la demande : une redéfinition du métier de libraire ?

Louis Mallié - 15.07.2014

Edition - International - Espresso Book Machine - Impression à la demande - Imprimeurs locaux


En 2007, le lancement de l'Espresso Book Machine (EBM) à la BookExpo America avait fait présager de nombreux changements dans l'industrie du livre. Elle semblait incarner l'intérêt croissant pour un renouvellement des modèles de fabrication et de distribution traditionnels, et ce, à travers les systèmes d'impression à la demande. Si celui-ci ne profite encore essentiellement qu'aux auteurs locaux pour un public relativement restreint, il n'empêche que de nombreuses librairies entendent redéfinir leur action en valorisant le service qui, aussi neuf qu'il puisse paraître, renvoie à une définition ancienne des imprimeurs. 

 

  

Espresso Book Machine

Waag Society, CC BY 2.0

 

 

Certes, seule une poignée de libraires avaient acheté l'EBM, comme la Northshire Bookstore du Manchester Center, aux États-Unis. Première librairie du pays à l'avoir acquise, elle a pourtant décidé de ne pas renouveler son contrat - à l'instar de nombreux autres commerces. 

 

Publishers Weekly a pourtant réuni de nombreux exemples et témoignages de libraires proposant ledit service : « Si vous vous tournez les pouces en février, vous demandant comment est-ce que vous pourriez gagner de l'argent, vous pouvez écrire des livres. Publier a été bon pour nous. Cela nous donne quelque chose à faire quand il n'y a pas de clients. Cela ne coûte pas cher. Vous pouvez les prendre à votre charge, et cela possède un énorme potentiel », a expliqué Tom Holdbrook, directeur de Piscataqua Press.

 

Fondée par la librairie River Sun de Portsmouth, en Angleterre, la société propose une offre unique à 1.500 $ qui inclue conception (format numérique et papier), impression, et distribution de l'ouvrage dans plusieurs librairies indépendantes et sites, dont Amazon. En outre, l'offre présente l'énorme avantage de proposer aux auteurs des royalties s'élevant à 70 %. 

 

Piscataqua Press a publié à ce jour plus d'une cinquantaine d'ouvrages, dans les genres les plus divers, des romans « néo-noir » aux essais. Le modèle repose sur soigneux équilibre avec l'économie de la librairie et le service d'imprimerie  : « Nous faisons attention à gagner de l'argent en produisant les livres, ainsi, notre profit n'est pas réellement dépendant du nombre de livres vendus. »

 

Pour Ausbert de Arce, de la librairie Books & Books, basée à Coral Gables (États-Unis), et fondateur du programme du même nom , chaque livre permet de gagner de l'argent... ou tout du moins de ne pas en perdre. Afin de couvrir les coûts de fabrication, la société demande ainsi aux auteurs de couvrir une partie du budget, contre une implication plus grande au sein de la chaîne de fabrication. Quant au succès, il assure que les dix publications annuelles ont réalisé jusqu'ici de bonnes ventes, chaque livre étant vendu dans le magasin, et l'auteur ayant également la possibilité d'élargir son réseau de distribution s'il le souhaite. 

 

En outre, certains magasins préfèrent flirter avec le procédé de manière plus occasionnelle : ainsi Malaprop's Bookstore/Cafe à Asheville (États-Unis) qui a exceptionnellement publié deux anthologies poétiques et une série de roman de 12 auteurs locaux, via l'imprimeur local Burning Bush Press of Asheville. Le dernier ouvrage avait été publié à l'occasion du 30e anniversaire du commerce, et s'était vendu à près de 1500 exemplaires. 

 

 

Centre d'impression à la demande - PoD Hachette Maurepas

Centre d'impression à la demande de Hachette, à Maurepas

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Pour autant, il convient de noter que l'EBM reste une machine performante, utile... et parfois regrettée. Ainsi, Village Books, (États-Unis) qui avait précocement adopté la machine, avant de finalement retourner auprès d'un imprimeur local. « Honnêtement, l'EBM me manque parfois. Sa capacité unique de relier un exemplaire en quelques minutes est extrêmement pratique, et elle attire constamment de nouveaux clients par sa seule présence. Seulement, notre nouvel imprimeur nous offre un choix plus étendu dans la conception du livre, comme les reliures hardcover ou les pages en couleur, que l'EBM n'a pas la capacité de réaliser. »

 

Une fonction neuve et ancestrale des libraires-imprimeurs

 

Quoi qu'il en soit, les libraires-imprimeurs ne manquent pas de conclure que l'impression à la demande permet un service social intégrant plus efficacement la librairie et les univers du livre à la communauté : « Beaucoup d'auteurs locaux sont très heureux d'avoir une personne à qui parler, quelqu'un qui partage avec eux une connaissance du livre et de son marché », explique Casey Protti, propriétaire de Bookshop Santa Cruz, à Santa Cruz. 

 

Si le service peut paraître avant-gardiste, The Digital Reader n'a pas manqué de rappeler qu'historiquement, il s'agissait d'un retour vers une conception plus ancienne des métiers d'imprimeur, libraire, et éditeur.  « Dans les premiers temps de l'imprimerie, il était tout à fait normal pour quelqu'un d'être connu en tant qu'éditeur, imprimeur, et libraire. Cela a continué jusqu'au XVIIIe siècle. Benjamin Franklin est un exemple, et il n'était pas le seul. » En effet, celui qui est souvent surnommé « le premier américain » était notamment connu pour son activité d'imprimeur tout autant que pour celle d'auteur... 

 

Impression à la demande, et réseaux sociaux - en tant qu'instruments de communication - sont certainement les acteurs principaux d'un tournant technologique, qui constitue peut-être, au moins à l'échelle des libraires, une alternative vers une redéfinition des rôles. 

 

« Je crois que plus les consommateurs verront les librairies comme un lieu ou l'on peut non seulement acheter des livres ou des cadeaux, mais aussi proposer des services pouvant leur être utiles, mieux nous nous porterons - et plus les consommateurs seront heureux », affirme Casey Protti.