L'industrie du livre, parasite de l'économie australienne : “Fuck them !“

Clément Solym - 23.05.2016

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Qui cherche donc à détruire l’industrie du livre australien ? Richard Flanagan, salué comme l’un des meilleurs romanciers de sa génération, a frappé du poing sur la table lors du discours d’inauguration de l’Australian Book Industry Awards. Alors que le gouvernement fédéral tente de modifier l’actuelle législation protégeant les éditeurs, le romancier dénonce ce mouvement politique. Selon lui, les conséquences seront mortifères...

 

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Richard Flanagan, Mosman Library CC BY 2.0

 

 

Parmi les projets de la Productivity Commission, un point provoque tout particulièrement la colère de l’édition : la volonté de diminuer la durée de protection du droit d’auteur à 15 ans. « Ils veulent voler notre travail passé et, mettant fin aux restrictions sur l’importation parallèle, et le droit d’auteur territorial, détruire l’avenir des écrivains australiens », assène Flanagan. 

 

En 2015, l’idée d’une réforme de l’actuelle législation a fait son bout de chemin. Le gouvernement fédéral a en effet décidé d’annuler les restrictions en vigueur pour donner un nouveau souffle commercial au pays. Pour l’heure, les éditeurs disposent d’une période de 30 jours pour rendre un titre disponible sur le territoire. S’ils ne s’exécutent pas, les revendeurs peuvent alors passer commande directement auprès de fournisseurs étrangers.

 

Dans un monde anglo-saxon, on comprend combien cette mesure protège l’industrie locale. Les éditeurs ont en effet la garantie de pouvoir commercialiser leur version d’un livre publié chez les Américains ou les Anglais. Mais avec la modification de la loi Parallel Importation Restrictions, ou PIRs, le gouvernement fédéral souhaite réinjecter un peu de compétitivité chez les libraires. Ces derniers seraient en effet victimes du délai de 30 jours : les lecteurs, peu patients, se fournissent auprès de cybermarchands, sans se préoccuper des conséquences pour l’industrie.

 

Vils consommateurs...

 

Les organisations professionnelles enragent, et le nouvel assaut porté par Flanagan va dans leur sens. Pour les éditeurs, on comprend les conséquences directes : moins de nouveautés, et moins de business. Or, dommage collatéral, les imprimeurs seront également frappés. 

 

« C’est un gouvernement qui n’a aucun respect pour nous, et aucun respect pour ce que nous faisons. Voici un gouvernement qui méprise les livres et considère avec hostilité la civilisation qu’ils représentent. peut-être espère-t-il un silence grandissant, qui prospérera. Assurément, il ne se préoccupe plus que d’une chose : le pouvoir », martèle Flanagan. 

 

L'industrie du livre, parasite de l'économie australienne

 

Dans le projet de réforme porté par le gouvernement de Malcolm Turnbull, actuel premier ministre, la durée de protection du droit d’auteur serait portée entre 15 et 25 ans après la publication du livre. Un changement radical alors qu’en 2006 la durée du copyright a été modifiée dans le cadre de l’accord passé avec les États-Unis : de 50 ans, le pays était passé à 70 ans. 

 

« Ce que [le gouvernement] dit, c’est que, sans l’industrie du livre – qui n’est rien de plus qu’un parasite – le marché serait en train de mieux fonctionner. Nous pourrions tous aider l’économie en nous trouvant un vrai travail, comme devenir des stagiaires non rémunérés pour des banquiers d’affaires », s’étrangle Flanagan.

 

En effet, dans un rapport rendu par la Productivity Commission, on peut lire que les résultats économiques du pays ont été réduits en terme de croissance de l’emploi. Et l’accusation porte directement sur l’industrie du livre, qui aurait accaparé une main-d’œuvre qualifiée, en privant d’autres industries de son savoir-faire.

 

« Fuck them », conclut Flanagan, sans ménagement – et sans qu’il soit nécessaire de traduire.

 

Le discours est disponible à cette adresse.

 

Dernièrement, David Day, président de l’Australian Society of Authors, avait lui aussi lancé une vindicte contre l’action du gouvernement. Reprenant les données des enquêtes britanniques et américaines, il souligne que les auteurs australiens ont subi une perte plus violente que jamais dans leurs revenus. Début 2000, ils gagnaient 22.000 $ AU en moyenne, contre 13.000 $ AU en 2015 (12.500 € contre 8100 €).

 

« Les livres ont survécu à de nombreux défis dans leur existence, depuis un siècle, et ils sont certains de survivre aux plus récentes. Mais personne ne devra s’attendre à ce que les livres soient écrits en Australie à une vitesse et une qualité satisfaisante pour les lecteurs, à moins que les auteurs ne soient assurés de percevoir des revenus raisonnables pour leur travail. »