L'influence réelle des personnages de roman sur notre vie

Clément Solym - 09.05.2012

Edition - Société - lecture - empathie - personnages


On connaissait de longue date l'effet Bovary, d'une malheureuse Emma emportée par les personnages des fictions romanesques dont elle s'enivre. Au point, pauvre cruche, de tomber dans les bras du premier Rodolphe chevelu qui vient à passer non loin. Mais personnage de roman elle-même, quelle valeur accorder à cette fable de Flaubert ? Heureusement, la science est là !

 

Une étude menée par des chercheurs de L'Ohio State University vient de démontrer qu'Emma n'est finalement qu'un exact modèle du comportement des lecteurs dans la vie réelle. Des personnes ont été soumises à des tests, lesquels ont révélé qu'ils avaient tendance à s'approprier les expériences, les émotions, les pensées et même les réponses et les croyances des personnages. Et des changements effectifs sont alors constatés dans leur propre vie. 

 

Je est un autre... Je


L'un des tests, explique Lisa Libby, coauteure de l'étude, a été d'analyser la relation de lecteurs face au vote, dans le cadre d'élections. Et après la lecture d'une fiction, les lecteurs sont sont identifiés à ses attentes, au point d'être plus susceptibles d'aller voter, pour une élection réelle. La même observation a été faite, avec des livres traitant de la différence, pour l'associer à des valeurs d'ouverture, et dès lors, les lecteurs ont fait preuve d'une attitude plus favorable à des groupes sociaux, tout en se montrant moins enclins à verser dans les stéréotypes. 

 

S'accaparer l'expérience d'un personnage... au point de disparaître ?

 

 

La revue Journal of Personality and Social Psychology, publiera l'intégralité de ces recherches prochainement. Pour Geoff Kaufman, qui a dirigé sa rédaction, l'identification passe par un oubli temporaire de soi - pour preuve, des élèves à qui l'on a demandé de lire avec un miroir face à eux, ont été incapables de se plonger dans l'ouvrage en question. « Plus vous êtes rappelé à votre propre identité personnelle, moins vous serez en mesure d'adopter l'identité d'un personnage. Vous devez être en mesure de sortir de votre image, et de véritablement vous perdre dans le livre afin d'éprouver cette expérience authentique de captation d'une identité autre », explique-t-il. (via Research News)

 

En outre, les récits utilisés pour tester les étudiants alternaient entre narrations à la première personne et à la troisième. Et évidemment, la narration du 'je' exerce la plus forte influence sur le lecteur, qui est plus facilement envahi par les sentiments du personnage. Dans le cadre de l'épreuve du vote, ils furent plus de 65 % à déclarer qu'ils allaient voter, suite à la lecture d'un livre confrontant le personnage à ce sujet.

 

« Lorsque vous partagez l'appartenance à un groupe, avec un personnage raconté à la première personne, vous êtes plus susceptible de vous sentir comme faisant face aux événements de sa propre vie. Et quand vous vous pénétrez de cette prise d'expérience, cela peut affecter votre comportement durant les jours qui viennent », commence Lisa Libby. 

 

De quoi penser que des lectures saines pourraient durablement influence les personnes - et qu'a contrario, la lecture de Mein Kampf nécessiterait des cadres très stricts pour empêcher le lecteur de s'identifier dans ce cas ? 

 

Dans le cas du personnage homosexuel, l'empathie avec cette communauté s'est avérée plus forte pour les lecteurs qui avaient suivi son aventure. L'orientation sexuelle du personnage n'était pas clairement posée dès les premières pages, mais avouée pleinement en fin d'ouvrage. Cependant, l'influence de son expérience n'a pas manqué de développer une tolérance plus grande. Ce n'est cependant pas la première fois que la lecture est pointée comme un vecteur d'empathie. 

 

Ocytocine, mon hormone lecture

 

Constat et observation des scientifiques : au contact des oeuvres, les lecteurs se découvrent des affinités, voire de l'empathie pour les personnages. Facile à appréhender. Mais de là, la conclusion est plus évidente encore : notre besoin d'appartenance, de se sentir proche d'un groupe social se retrouve assouvi de par cette relation tissée avec les personnages. 

 

Pour le neurologue et spécialiste du comportement Paul Zak de l'université Claremont Graduate University, en Californie, une certaine hormone, baptisée ocytocine est responsable de ce sentiment. Hormone qui joue un rôle tout particulier dans la relation entre la mère et l'enfant ou entre deux amoureux tout frais. Finalement, c'est un sentiment d'apaisement qui se propage, créateur de lien social et empathique, qui nous rend également fiers et heureux d'appartenir à un groupe auquel on s'identifie. (voir notre actualitté)

 

Ainsi, la fiction agirait comme une simulation d'un univers affectif et moral, rendant les rats de bibliothèque peut-être plus à même d'entretenir des relations empathiques. La question en suspens serait alors : le roman aide-t-il les personnes à entretenir des relations plus intelligentes et plus basées sur l'empathie ? La question se pose encore. (voir notre actualitté)

 

Flaubert avait donc raison. Qui en doutait ?