"L'information doit être le nouveau contenu de la poésie"

Nicolas Gary - 07.03.2014

Edition - Société - poésie - actualité - Thomas Deslogis


Depuis quelques semaines, le site Fluctuat s'est offert les services de Thomas Deslogis, qui a consacré ses forces à la poésie, mais plus spécifiquement, à son retour dans les lectures quotidiennes des uns et des autres. « Il faut attirer un public qui a perdu l'habitude de lire la poésie, de la comprendre. Ce public, ce peuple, est désormais lié par l'information. L'information le soude, le divise. L'information incessante est l'application contemporaine et concrète de la démocratie, à mon sens bien plus que les élections. Voilà pourquoi l'information doit être le nouveau contenu de la poésie, son nouveau sujet », nous expliquait-il en décembre dernier.

 

 

Poetry is...

gadl, CC BY SA 2.0

 

 

« On considère partout dans la presse, et à juste titre, que le lecteur s'arrêtera bien volontiers sur un dessin tant qu'il concerne l'actualité chaude, il va de même avec le poème d'actualité. Je reste convaincu que la plupart des gens ne demandent qu'à être élevés, et que leur méconnaissance de la poésie est moins la conséquence d'un désir que du fait qu'elle semble obscure et lointaine, qu'il faut aller la chercher, faire l'effort. Supprimons cet effort et nous ferons revivre la poésie. Nous ferons même, faut-il oser, un brin d'Histoire. »

 

Nous avons contacté Thomas Deslogis, pour qu'il nous explique plus en détail cette vision d'une poésie d'actualité, ce que Fluctuat publie sous le titre Poème d'actu. Sa réponse est éloquente. 

 

Mais juste avant, on pourra retrouver sa dernière création

 

Poème d'actu #5 : Nikolaï Bedos

 

 

Comment la poésie peut-elle sortir de sa communauté et vivre avec un monde qui, par la grâce d'internet, se rassemble de plus en plus autour d'une culture générale aussi riche que vivante ? Autrement dit : comment, aujourd'hui, la poésie peut-elle participer ?

 

La nouvelle rubrique que je tiens depuis un mois sur le site Fluctuat, le poème d'actualité, est la réponse que je fais à cette question indispensable pour un art qui depuis trop longtemps a perdu l'intérêt des médias, du peuple en général. On sait pourtant que la poésie n'est pas inactive, mais contrairement aux autres arts elle n'a pas de pont, de représentants publics ; chose indispensable pour qu'un lien soit fait entre « les gens » et l'ensemble du domaine poétique. La poésie doit savoir être attirante. Et pour cela les diverses manifestations qui ont lieu en France, si elles sont loin d'être inutiles, sont encore plus loin d'être suffisantes.

 

Tout d'abord, pour attirer les lecteurs vers elle, la poésie doit être présente, en tant que telle, sur les plates-formes qui sont celles de l'époque, c'est-à-dire internet bien sûr, mais plus précisément au sein d'un média. Internet est une immense galaxie qui n'aurait aucun sens sans ses agrégateurs. Voilà pourquoi une présence régulière sur un site tel que Fluctuat, agrégateur populaire de contenu culturel, est la condition pour amener vers la poésie ceux qui n'iraient pas naturellement vers elle.
L'époque et ses outils étendent très largement l'accessibilité de la plupart des arts, une spécificité contemporaine que doit dompter la poésie.

 

L'autre fait marquant de la société actuelle, c'est l'omniprésence de l'actualité. L'information est un droit que la télévision puis internet ont démocratisé, universalisé même. Pour prendre exemple sur les arts qui « marchent » (le cinéma et la musique en tête, mais pas seulement), l'actualité chaude n'y est jamais ignorée. Qu'elle soit discutée de façon explicite ou qu'elle se retrouve dans les codes esthétiques, l'actualité est toujours là, quelque part. Dans une œuvre d'art la référence à quelque chose de la société en cours est bien plus utile que la référence culturelle, plus juste aussi, parce qu'elle interpelle sans discrimination. La poésie, en s'éloignant de la place publique, des sujets et la dynamique générale, n'a plus d'accroche pour le lecteur lambda, soit à peu près tout le monde.

 

Mais, en tombant par hasard sur le poème d'actu, n'importe quel internaute, axé ou non sur la poésie, peut apprécier la multiplication des sens, si spécifiques au vers. Il peut voir sous le voile poétique, comprenant un double sens à chaque mot, à chaque événement du poème. L'universalisation de ce sentiment provoqué par le poème est permise grâce à ce détail si important :l'information traitée, cette actualité qui nous concerne tous, est précisée en préambule du poème. Ainsi, le miracle poétique n'est plus réservé qu'aux illuminés naturels ou aux intellectuels professionnels.

 

Le lieu d'expression et le lien avec l'actualité, le tout régulièrement (sur Fluctuat la rubrique est hebdomadaire), voilà comment la poésie peut à nouveau participer au monde en gestation. Une participation importante, parce qu'il s'agit là d'un art particulier, essentiel. Le matériau du poète, le langage, est aussi le matériau de la raison. Et tous ceux qui sont déjà amoureux de la poésie savent à quel point l'art du placement des mots met toute la lumière sur ce qu'est la pensée, donc sur nous-mêmes. Un savoir, un regard, qu'il serait bon de répandre à la mesure de que permettent les outils d'aujourd'hui.

 

Le poème d'actu, une sorte de poésie pour tous ? Si c'est bien ça l'air du temps, alors oui, et fièrement.

 

 

On pourra également retrouver sur Fluctuat les précédentes parutions