L'Iran, la Turquie et l'Afghanistan se disputent l'oeuvre du poète Rûmî

Orianne Vialo - 30.06.2016

Edition - International - Rumi oeuvre Afghanistan - poète Rumi UNESCO - oeuvre Rûmî UNESCO


Le débat fait rage : Téhéran et Ankara souhaitent inscrire l’oeuvre de Djalâl ad-Dîn Rûmî, et plus particulièrement les 25.600 couplets du Masnavi-i-Ma’navi, au Registre de la Mémoire du monde. Cette liste créée en 1997 regroupe les archives, correspondances ou encore écrits garantissant la protection du patrimoine documentaire mondiale. Cependant, l’Afghanistan ne l’entend pas de cette oreille et dénonce une tentative de « s’approprier l’héritage culturel de l’Afghanistan ». Le pays a donc appelé ses écrivains à agir contre ces procédures. 

 

Représentation de Rûmî (Domaine public)

 

 

« Il fait partie intégrante de la culture et de l’identité afghanes. Séparer le maître [Rûmî, NdR] de notre pays relève de l’insulte et même d’une menace au peuple afghan », affirme l’écrivain et poète Sadiq Usyan à l’AFP quant aux réclamations faites par l'Iran et la Turquie.

 

Le général Ata Mohammad Noor, également gouverneur de la province de Balkh, qui n'adhère pas non plus à ces requêtes, a prié le représentant de l’Afghanistan auprès des Nations unies de protester contre les revendications de l’Iran et de la Turquie auprès de leurs représentants. Cependant, pour tempérer les tensions, la représentation de l’UNESCO à Kaboul précise que « l’UNESCO n’a pas encore examiné le dossier, ni décidé de la suite à donner ».

 

D’autant plus que Masnavi-i Ma’navi fait partie des ouvrages les plus appréciés, autant au Moyen-Orient qu’en Occident. Aux États-Unis, d’ailleurs, Djalâl ad-Dîn Rûmî fait partie des poètes dont les ouvrages se vendent le mieux. Son travail a d’ailleurs été traduit dans 23 langues. (via The Hindu)

 

Peu connu en Europe, exceptée des fans de La Fontaine — qui savent que Rûmî a repris des textes d'Ésope — Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rumi, était un poète d'origine perse né le 30 septembre 1207 à Balkh (nord-ouest de l’Afghanistan). Dans ses jeunes années, il est contraint avec sa famille, de fuir le pays alors envahi par les Mongols. Ils finissent par s’installer en Turquie, où il passera le restant de sa vie. C’est d’ailleurs dans ce même pays, et plus précisément dans la ville de Konya, qu’il décédera le 17 décembre 1273.

 

Des écrits à la renommée désormais mondiale 

 

Pour autant, Djalâl ad-Dîn Rûmî reste l’enfant du pays aux yeux des Afghans. Lui qui a grandement influencé le soufisme — qui désigne l’ésotérisme de la tradition islamiste — écrivait tous ses poèmes en persan. En plus d’être théologien et poète, l’homme avait d’autres cordes à son arc. Jurisconsulte, écrivain, professeur, philosophe, ses connaissances dans tous ces domaines lui valent d’être surnommé Maulana (« notre maître » en arabe, terme qui désigne tout érudit musulman).

 

En Occident, l’auteur commence à se faire connaître au XXe siècle. Certaines de ses œuvres telles qu'Odes mystiques (éd. Klincksieck, 1973, extraites du Dîvan-e Shams-e Tabrîz), Le livre du dedans (éd. Sindbad, 1975), Lettres (éd. Jacqueline Renard, 1990) ou encore le poème de plus de 50.000 vers et 1700 pages Mathanawî (éd. du Rocher, 1990), ont été traduites du persan au français par Eva de Vitray-Meyerovitch.

 

Un film consacré au poète, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle de Rumi ?

 

 

Un biopic consacré au poète Djalâl ad-Dîn Rûmî fait également polémique dans la région. Pour autant, ce n’est pas tant le fonds qui dérange, mais plutôt la forme. Le producteur et le scénariste du futur long-métrage, David Franzoni et Stephen Joel Brown, suggéraient en effet que Léonardo DiCaprio endosse le rôle de l'auteur. Ils espéraient également que Robert Downey Jr interprète celui du derviche Shams ed Dîn Tabrîzî.

 

L'histoire devrait dépeindre la vie du poète, de sa naissance dans l'actuel Afghanistan en 1207, à sa fuite en Asie centrale avec sa famille pour échapper aux Mongols, avant de passer par l'Iran, puis l'Arménie, et enfin la Turquie. Sa rencontre avec le derviche Shams ed Dîn Tabrîzî en 1244 sera décisive dans son parcours spirituel, si bien que Rûmî lui consacre plus tard des Odes mystiques.

 

Lorsque Shams disparaît en 1247, Rûmî est inconsolable, mais il transforme cette peine en une réflexion liturgique. Il fera rédiger sous sa dictée, quelques années plus tard, le fameux Masnavi-I Ma'navi, transcrit aussi MasnawīMathnawi ou Mesnevi, un recueil d'histoires décrivant la recherche de Dieu par l'homme. Une œuvre si importante qu'elle a donné naissance à un style poétique, la poésie masnavi. Sans oublier la création de l'ordre des « derviches tourneurs » ou mevlevis, une des principales confréries soufies, par Rûmî lui-même.