La bibliothèque en prison, bien éloignée du "troisième lieu"

Antoine Oury - 21.02.2014

Edition - Bibliothèques - Claude Poissenot - troisième lieu - bibliothèques


L'Association des Bibliothécaires Français consacrait hier une journée complète à la présence et au rôle des bibliothèques dans les prisons françaises. En fin de journée, le sociologue Claude Poissenot est intervenu pour tenter d'appliquer son concept de « troisième lieu » à ces endroits bien particuliers dans les prisons. 

 

 

Claude Poissenot - Journée d'étude de l'ABF sur les bibliothèques dans les établissements pénitentiaires

Le sociologue Claude Poissenot (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

 Le concept de bibliothèque « troisième lieu », comme le rappelle Claude Poissenot en ouverture de son intervention, est tirée de la sociologie urbaine américaine : au moment de l'expansion très importante des centres urbains, les habitudes des citoyens ont été observées par de nombreux chercheurs, notamment Ray Oldenburg.

 

Celui-ci institue la notion de « third-place », ces lieux qui ne sont ni le foyer (first-place), ni le lieu de travail (second-place), mais où des individus se retrouvent et interagissent. « La bibliothèque est particulièrement adaptée à cette notion, puisqu'il s'agit d'un lieu que les gens choisissent, où se créé la collectivité dans un espace libre d'accès, accueillant, et aujourd'hui généralement modulable. Il est possible d'y lire, bien entendu, mais également de s'asseoir, de s'allonger, de dormir ou de danser », souligne Poissenot.

 

Malgré la disparition progressive de « l'impérialisme documentaire des bibliothèques », notamment avec Internet, difficile d'annoncer leur disparition : outre-Atlantique, des visites en hausse (même si les inscriptions stagnent) et des pétitions récentes sur l'élargissement des horaires d'ouverture, en France, témoignent de l'attachement aux lieux. Si disparition il y a, elle serait plutôt à incomber aux pouvoirs publics, et aux baisses de budget...

 

 

Par Gaëlle Forgeot (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Avec la présence d'individus « de l'extérieur », ainsi qu'une discipline un peu moins stricte que dans le reste de l'établissement pénitentiaire, la bibliothèque dans la prison peut être vue comme un lieu à part. Les interactions y sont plus variées, et les personnes détenues trouvent un réconfort certain dans le fait de mener une conversation avec un interlocuteur qui n'est pas gardien.

 

Un espace de libertés tout relatif

 

Les interventions des différents bibliothécaires intervenant dans les prisons l'ont montré : centre de vie sociale et culturelle, ces espaces dédiés apparaissent comme de véritables poumons verts pour les détenus. Des ateliers d'écriture, ou simplement la lecture d'un conte ou de poésie, permettent d'entretenir l'esprit et de quitter la cellule pour quelques minutes.

 

Mais le constat du sociologue est sans appel : difficile de qualifier les bibliothèques des établissements pénitentiaires de « troisième lieu ». D'abord, parce qu'il n'y a ni premier, ni deuxième lieu : « On pourrait considérer, dans le cas d'un centre de détention [où les détenus possèdent la clé de leur cellule, et sont plus libres de leurs mouvements dans l'enceinte, NdR], que la cellule est un premier lieu, mais l'hypothèse ne tient pas dans une maison d'arrêt », note le sociologue.

 

De la même manière, les collections (réduites) des bibliothèques pourraient se rattacher au troisième lieu, mais Claude Poissenot juge l'observation un peu optimiste. « Dans tous les cas, la fréquentation de la bibliothèque dépend entièrement des contraintes fixées par l'administration pénitentiaire, et l'autonomie n'est pas suffisante pour les détenus. » Par ailleurs, les espaces exigus (en moyenne 20m², quand une cellule en fait 9) et le mobilier réduit (2 ou 3 chaises en plastique, au mieux) ne permettent pas vraiment l'appropriation. Pour l'espace modulable, il faudra se débattre...

 

Le sociologue a été quelque peu mal reçu par les professionnels, à l'annonce du verdict : il précise que l'appellation « troisième lieu » peut bien sûr être appliquée, mais qu'elle reste peu effective, pour les détenus. Il cite par ailleurs Les droits et devoirs de la personne détenue, publiés en 2009, qui attache uniquement la lecture à la bibliothèque, et non l'écriture, l'écoute de musique ou le visionnage de films. Quant à Internet, il n'est cité qu'une fois... pour les virements bancaires depuis l'extérieur. « Un problème de prise en compte de l'univers culturel » par l'administration pénitentiaire, selon le sociologue, qui s'étend des lecteurs CD... aux magazines pornos.

 

Par Gaëlle Forgeot (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)