“La chaîne du livre est étonnante d'opacité“ (Carole Trébor, La Charte)

Antoine Oury - 09.12.2015

Edition - Economie - Carole Trébor La Charte - auteurs illustrateurs jeunesse - rémunération contrats


Montreuil derrière eux, les auteurs et illustrateurs de la littérature jeunesse restent concentrés sur leurs combats sociaux, avec en premier lieu la différence de rémunération qu'ils subissent par rapport à leurs confrères — ou à leurs propres livres, parfois — issus de la littérature adulte. La négociation avec les éditeurs se poursuit, plus que jamais, tandis que le travail de fond porte sur les idées reçues et les (mauvaises) habitudes vis-à-vis de la littérature jeunesse.

 

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) - Montreuil

Sur le stand de La Charte, illustrations de Anouk Ricard, à Montreuil (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Le Salon du Livre et de la Presse Jeunesse s'est terminé sur un bilan positif : le public et les éditeurs ont été au rendez-vous, tout comme les auteurs, « mobilisés et présents pour rappeler la valeur de ce type d'événements, que le public a apprécié. Dans le contexte de ce salon, le sens particulier de ces actions a surgi de nouveau », souligne Carole Trébor, présidente de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, organisation qui défend les intérêts des auteurs.

 

Contrairement à l'édition précédente du Salon, marquée par une grande manifestation, les auteurs se sont contentés d'une table ronde, organisée à l'occasion des 40 ans de La Charte, pour revenir sur les différentes actions de l'année. Parmi celles-ci, « nous nous concentrons sur la rémunération des auteurs et la valorisation de la littérature jeunesse, en plus d'un accompagnement sur les points sociaux », précise Carole Trébor.

 

Le premier point, la rémunération, préoccupe les auteurs de littérature jeunesse depuis des années : les pourcentages en vigueur dans le secteur s'arrêtent autour de 6 % en moyenne, contre 10 % en littérature générale. « Certains auteurs qui officient en jeunesse et en adulte peuvent ainsi se retrouver avec une rémunération très inégale sur un roman jeunesse par rapport à un roman adulte d'un même volume », déplore la présidente de La Charte.

 

Une inégalité injustifiée

 

Les différences de rémunération entre « auteurs jeunesse » et « auteurs adulte » sont d'autant plus inégalitaires qu'elles sont visiblement injustifiées. « Nous avons participé à plusieurs réunions avec le Syndicat National de l'Édition : on nous a d'abord répondu que le coût de fabrication d'un livre jeunesse était plus élevé, ce qui ne tenait pas par rapport à la bande dessinée, puis que ces taux de rémunération étaient le fait d'une tradition dans la littérature jeunesse, qui, il y a une cinquantaine d'années, était l'œuvre de professeurs et d'instituteurs... La place des femmes était également plus importante, et elles sont toujours moins rémunérées que les hommes. » Une situation sexiste qui persiste aujourd'hui, et qui s'ajoute à une hiérarchie des genres toujours puissante en France.

 

« L'argument le plus recevable est que le livre jeunesse est moins cher que le livre adulte, il coûte en moyenne 16 ou 17 €, et les éditeurs mettent donc plus de temps à rembourser leur investissement avec ce type de livres. Nous avons donc réclamé le passage à 10 % de droits d'auteur lorsque le seuil de rentabilité est atteint, mais le SNE a rappelé qu'il était impossible de dévoiler ces chiffres, en vertu du droit à la concurrence », explique Carole Trébor.

 

L'auteur remplit les cerveaux, mais il doit remplir son frigo Carole Trébor, présidente de La Charte

 

 

L'introduction d'un revenu minimal est souvent évoquée, et tout aussi souvent balayée : « Adopter des taux contraignants pour les rémunérations d'auteur reviendrait, par ailleurs, à une entente délictueuse portant atteinte au droit de la concurrence aux yeux de Bruxelles », répondait ainsi Christine de Mazières, déléguée générale du SNE, au Point qui l'interrogeait sur ce sujet. 

 

« Le droit européen a bon dos. Il n'empêche pas d'adopter des taux de rémunération plancher », rétorquait Marie Sellier, présidente de la Société des Gens de Lettres, mais les auteurs, conscients des réticences des éditeurs, privilégient pour le moment la négociation individuelle et les accords interprofessionnels. « Le dernier recours sera le législatif, mais nous n'en sommes pas là pour le moment. Cette différence de rémunération est le fait d'usages, et non d'une quelconque légitimité économique », souligne Carole Trébor.

 

Changer le regard sur la littérature jeunesse

 

Selon Carole Trébor, le regard porté sur la littérature jeunesse serait à l'origine de la différence de rémunération. « Lorsque l'on va voir des éditeurs individuellement, certains reconnaissent que le niveau de la rémunération n'est pas justifié économiquement, et ne provient que de mauvaises habitudes en jeunesse. Certains passent même à 7 %, ce qui montre qu'une évolution petit à petit est possible. »

 

À Montreuil, signale la présidente de la Charte, tout le monde ou presque a évoqué l'opération Marque-Pages, destinée à alerter sur le niveau de rémunération des auteurs mais finalement annulée après un courrier du Syndicat de la Librairie française, qui déplorait une présentation qui pouvait stigmatiser les libraires. « D'après nous, cette opération s'accompagnait naturellement d'un volet pédagogique : il fallait expliquer aux clients le fonctionnement de la chaîne du livre et la répartition des revenus », estime Carole Trébor.

 

Le stand de La Charte, par Anouk Ricard - Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) - Montreuil

Le stand de La Charte, par Anouk Ricard - Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ)

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Mais l'annulation fut finalement un mal pour un bien : auteurs et libraires, y compris ceux opposés à la campagne de La Charte, ont réalisé que leur situation économique était tout aussi fragile. « Nous avons commencé à discuter avec les Librairies Sorcières pour réaliser des opérations communes, mais nous commencerons véritablement l'année prochaine puisque la période de Noël occupe énormément les libraires. »

 

Le SLF et La Charte sont dans le même bâtiment, l'Hôtel de Massa, mais les contacts n'étaient pas si fréquents : « Il faudrait que l'on se rencontre, éditeurs, libraires... Tous les maillons de la chaîne du livre réunis pour réfléchir, ce serait bien. La chaîne du livre est étonnante d’opacité : on ne connaît pas les détails des métiers des uns des autres. En communiquant, en injectant plus de transparence, on servira tout le monde, y compris les éditeurs, face aux idées reçues et aux approximations sur le fonctionnement de la chaîne de livre », estime Carole Trébor.

 

Pour le moment, La Charte évoque essentiellement les rémunérations sur le livre papier, mais n'oublie pas pour autant le livre numérique : « Aujourd'hui, le papier représente 95 % de nos revenus, mais cette situation peut changer. Nous voulons gagner la même somme nette sur une vente numérique que sur une vente papier », rappelle Carole Trébor. Puisque le travail de l'auteur ne change pas selon que son livre soit publié en papier ou en numérique, la répartition de la valeur ne doit pas non plus changer. 

 

Nous sommes tous des auteurs Autrement

Il y a un an, à Montreuil, manifestation des auteurs et illustrateurs jeunesse

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

La Charte mène une vaste campagne de sensibilisation, qui passe notamment par une pétition ou la publication de tribunes sur Les Histoires Sans Fin, et constate que les journalistes autant que le grand public sont très réceptifs à ces explications, d'autant plus que peu connaissent la situation réelle des auteurs jeunesse. Si ces derniers sont motivés pour poursuivre un dialogue interprofessionnel, Carole Trébor alerte toutefois sur un certain agacement.

 

« Les auteurs jeunesse en ont ras le bol de l'infantilisation et de la culpabilisation. La Charte donne aux auteurs la force d'oser, de s'imposer dans les négociations, et les éditeurs sont souvent réceptifs à un auteur qui négocie. Mais certains auteurs jeunesse ont pris un agent, parce qu'ils en ont assez d'être mal considérés. Certes, ils sont peu nombreux et plutôt installés, mais c'est un phénomène inédit dans l'édition française », termine Carole Trébor.