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La Charte Prix du livre, le baroud d’honneur de la librairie sur l'occasion

Nicolas Gary - 28.06.2017

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L’instant avait quelque chose d’historique : retrouver les plus grands vendeurs de livres du net, les représentants de la librairie indépendante, l’édition, au ministère de la Culture... Inattendu. Au point qu’Emmanuel Grenier, patron de CDiscount, espère que la méthode employée et la concertation déployée « s’appliquent à d’autres secteurs ». Une grande réussite, donc. Oui. Mais pas pour les libraires.


Charte prix du livre
Les différents signataires de la Charte - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Chapitre.com, Amazon.fr, PriceMinister, LesLibraires.fr, Palidis (aka Gibert), Fnac, Actissia Club, Cdiscount, associé au SDLC – Syndicat des distributeurs de loisirs culturels –, ainsi qu’au Syndicat de la librairie française et au Syndicat national de l’édition, la rencontre avait quelque chose de surréaliste. Comme ActuaLitté l’avait détaillé, la Charte du prix du livre, vise à engager chacune des sociétés et des organisations professionnelles, dans la voie d’un respect global du prix unique du livre. Mais également à encadrer au mieux les pratiques de vente d’ouvrages d’occasion, à travers les marketplace, par des vendeurs professionnels ou des particuliers.

 

Deux années de négociations, soutenues par les deux Médiateurs du livre – Laurence Engel et Marc Schwartz – auront été nécessaires, pour aboutir à cette Charte. Le Syndicat de la librairie portait cette demande d’ailleurs depuis longtemps : le non-respect du prix unique, ou la concurrence faussée entre livres neufs et d’occasion, était préjudiciable à l’industrie. « Le prix unique n’est pas toujours respecté par les vendeurs et revendeurs sur les places de marché » notera d’ailleurs Françoise Nyssen, ministre de la Culture. 

 

Dans ses principes, la Charte introduit donc des mesures de prévention, de correction, voire de suspension, pour parvenir à faire respecter le prix unique, dans la vente en ligne, comme physique. Et de même, elle vise à supprimer toute confusion entre un livre neuf, vendu au prix fixé par l’éditeur, et un livre d’occasion. Pour ce dernier, la mention Neuf, ou comme neuf, était plus que problématique. Une ambiguïté planait sur l’ouvrage, et le consommateur était dérouté...

 

Vente de livres d’occasion : les 5 points de la Charte qui encadre les acteurs 

 

En tant que texte fondateur, d’après la ministre, cette Charte aura vocation à être suivie, et à maintenir le dialogue. Les opérateurs ont d’ailleurs 6 mois pour « trouver un accord sur le principe et les modalités d’application des règles de distinction entre le neuf et l’occasion ». Sans quoi, le gouvernement interviendra. Et comme elle l’avait déjà annoncé, un nouveau Médiateur du livre entrera prochainement en fonction, pour suivre et accompagner les acteurs.

 

Équité, compétitivité... et légitimité

 

Si le prix unique a permis de fortement limiter la concurrence entre les libraires depuis son instauration, le développement du marché de l’occasion, à travers internet, pose un sérieux problème. Si les différents acteurs autour de la table reconnaissent avoir œuvre à un accord global, on se garde bien de relever le véritable enjeu de cette Charte.

 

Le SNE l’évoque en filigrane quand il « appelle ses membres à une vigilance particulière quant à l’évolution des pratiques sur les plateformes en ligne ». Mais moins qu’un équilibre véritable, c’est la clarification d’un marché qui s’est opérée.

 

Matthieu de Montchalin, président du SLF, se satisfait de ce que « l’ensemble des acteurs et des plateformes, reconnaissent l’existence et la pertinence, et se conforment à la loi Lang ». Le point est juste, mais l’enjeu est ailleurs. 

 

Selon une étude de GfK, le marché du livre d’occasion représente 13 % du marché du livre en volume – soit 45,7 millions d’exemplaires pour 2016, avec une baisse proportionnellement moindre aux ventes de livres neufs. 

 

Or, la Charte signée agit de deux manières : d’abord sur les vendeurs professionnels passant par des places de marché, ensuite sur la vente d’occasions. Elle contraint dès lors l’offre de livres d’occasion à mieux s’exprimer, en apportant une clarification nette. Et dans le même temps, cette offre sera plus structurée, entraînant une différenciation désormais simple : d’un côté, le livre cher (celui neuf, vendu au prix éditeur), de l’autre, celui pas cher (l’occasion, proposée à un prix variable).




 

Suivant la logique opportuniste propre à internet, il en découle que cet effort de distinction précis entraînera le marché de l’occasion vers une plus grande maturité – excellente chose, au demeurant. De fait, l’offre d’occasion se trouve maintenant forcée à émerger ouvertement, soutenue et encouragée à entrer en concurrence avec l’offre de livres neufs. « C’est un peu comme si les puces de Montreuil signaient avec Ikea, en somme », relève un libraire parisien.

 

De là une interrogation, plus sérieuse : le SLF ne s’est-il pas trompé de combat ? Non... et oui. D’un côté, les revendications portées sont légitimes : le consommateur doit voir clairement ce qui est neuf, car distribué à travers le circuit classique, de ce qui est d’occasion, commercialisé dans un autre cadre. 

 

De l’autre, le marché du livre s’est fortement contracté ces six derniers mois et l'on assiste à une baisse globale des ventes. Plutôt que de se demander comment les librairies indépendantes pourraient s'emparer du secteur de l’occasion, le SLF a favorisé l'habituelle approche lobbyiste. Et opté pour un comportement politique de la chose, plutôt que marchande – et concrète – pour les libraires. 

Cette Charte, qu'il a initiée, ouvre un boulevard au livre d’occasion et aux plateformes web en leur accordant légitimité, reconnaissance et un tremplin inattendu. C'est qu'à à vouloir appliquer des bonnes pratiques, on constate que la librairie indé a en fait perdu le combat sur le livre d’occasion. On comprendra alors que les différents acteurs réunis, Amazon en tête de liste, aient accepté de signer...
 

Peut-être que les organisations de défense des auteurs, qui demandent régulièrement que soit traitée la question du livre d’occasion, s'en réjouiront moins. Marie Sellier, présidente, et les auteurs de la Société des Gens de Lettres, rappelait en effet que l'occasion « a pris une part importante et grandissante dans l’économie du livre et sur lequel les auteurs, comme les éditeurs, ne perçoivent aucune rémunération, contrairement à l’État qui prélève de la TVA ».

La Charte Prix du livre :