La classe ouvrière, réduite aux rapports sexuels consanguins ?

Julien Helmlinger - 18.06.2014

Edition - International - Working-class fiction - Classe ouvrière - Littérature


Les histoires et protagonistes issus de la classe ouvrière seraient-ils boudés par les maisons d'édition ? Le débat est en tout cas lancé par Kevin Duffy, qui a passé 25 années à publier et vendre des livres, via le blog littéraire du Guardian. Le blogueur suggère que la littérature prenant pour personnages centraux des membres de la working class aurait fini par être éjectée des préoccupations éditoriales parce que les éditeurs partiraient généralement du principe que les lecteurs ne se passionnent pas pour cette frange de la société. 

 

 

Vincent Cassel et sa compagne, dans Sheitan 

 

 

Si le blogueur s'est penché sur cette thématique, c'est que plus tôt au cours du mois de juin, l'auteur Melvyn Bragg pointait qu'il était temps d'en finir avec les clichés et autres stéréotypes qui définissent la classe ouvrière dans la littérature. Pour cet autre observateur, le problème serait que les protagonistes de fiction représentant la working class ne seraient que trop rarement intelligents ou bien éduqués. En somme, qu'ils ne serviraient que de sujets de moqueries qui mériteraient un bien meilleur traitement.

 

Pour Kevin Duffy les préoccupations de Melvynn Bragg ne constituent rien de neuf. Il soutient plutôt que le phénomène ne date pas d'hier et qu'il ne fait que prendre de l'ampleur au fil du temps. Il se demande si un manque d'empathie ne pousserait pas le monde de l'édition à réduire le prolétariat « à des caricatures qui ont des rapports sexuels avec leurs grands-mères ». Duffy pose alors la question de savoir s'il s'agit de simple satire où si quelque chose de plus pernicieux se joue par le biais du secteur de l'édition. 

 

Les maisons d'édition sont toujours en quête de lecteurs. Et pourtant, le blogueur croit que des millions de lecteurs de la classe ouvrière n'auraient pas d'histoires à se mettre sous la dent qui concernerait leurs propres expériences de la vie. Il suppose alors que cet écart entre l'offre et la supposée demande s'expliquerait par le fait que les éditeurs seraient mal à l'aise avec un sujet qu'ils ne connaissent que peu.

 

Il en résulterait selon lui une « déconnexion croissante » entre producteurs de livres et consommateurs, tandis que la classe moyenne se contenterait peut-être d'écrire pour la classe moyenne. Pour conclure son propos, il espère que les considérations marketing n'ont pas supplanté celles artistiques dans le secteur de l'édition. 

 

La question observée à travers le Prism de l'actualité

 

À noter le succès détonnant de George Orwell ces dernières années, renforcé par les scandales d'espionnage des citoyens par la NSA et autres mouvements politiques révoltés contre les dictatures à travers le monde. Avec 1984, une dystopie qui outre ses histoires de Big Brother et de propagande, s'intéresse tout particulièrement à la condition des prolétaires du bas de l'échelle sociale. 

 

Le mardi 11 juin 2013, NPR a ainsi annoncé que les ventes du livre sur la plateforme d'Amazon avaient bondi de 6021 % en 24h chronomètre en main. Non moins de quatre éditions du livre étaient concernées, dont une réimpression publiée par Centennial Editions. Certes on pourra toujours objecter que l'oeuvre d'Orwell n'est pas de première jeunesse même si elle a su rester d'actualité.

 

Mais peut-être que le salut de l'édition face à ses enjeux du moment, comme la popularisation de la littérature auprès d'un plus large public, serait susceptible de passer aussi par une mise en scène littéraire moins caricaturale de ces classes ouvrières ?