La clope au bec, le livre qui fera un tabac - ou se fera passer à tabac ?

Clément Solym - 28.04.2014

Edition - Les maisons - clope au bec - tabac - histoire


Voici un livre qui n'a peur de rien, et promet de faire des cendres. « Souvenez-vous : il fut un temps où tout le monde, ou presque, fumait ! Après l'amour, à l'école, dans les conseils de ministres, dans la publicité… les années 70 et 80 furent l'âge d'or de la clope au bec, au parfum aujourd'hui devenu subversif ! Cet album récréatif raconte la vie au temps des volutes bleutées, un monde opaque, loin des interdits de tout poil. »

 

 

 

Marc Lemonier publie donc chez Hors Collection Au temps béni de la clope au bec, un livre qui fait replonger « dans l'âge d'or de la clope au bec ». Un ouvrage impertinent, à une époque de loi Evin, où « la cigarette est totalement bannie de l'espace public à force de lois et de campagnes pour la santé ». Hmm… Justement, si l'ouvrage revendique une dimension historique, sera-t-il épargné par les chiens de garde de l'antitabagisme primaire ?

Les Trente Glorieuses, puis les années 70 et 80 ont laissé une empreinte indélébile sur notre société. Le parfum d'une époque où tout était permis : allumer une cigarette, avec toute la symbolique de ce geste, l'imagerie de la publicité souvent sophistiquée, et aussi les belles heures des débats télévisés... Sous des nuages de fumée, les stars du cinéma ou de la chanson restent indissociables des volutes de leurs cigarettes. Autant de chemins buissonniers empruntés ici pour nous faire revivre toute une époque par le biais de la clope et de ses représentations.

 

Bien entendu, rien de tout cela n'encourage à s'en griller une petite, et l'éditeur promet que le livre évoque sans discrimination brunes ou blondes, gauloises ou gitanes, etc. « Humour et érudition », seraient au rendez-vous, pour raconter « l'histoire de la fabrication et de la commercialisation des cigarettes : les manufactures de tabac, le monopole de la Seita avant l'arrivée de la concurrence étrangère ». 

 

 

 

 

La Loi Evin, on s'en souvient, avait frappé les mémoires de Jacques Chirac, en 2009. Nil éditions avait choisi de se passer d'une photo du président - qui avait arrêté officiellement de fumer en 1988. La couverture présentait Jacques Chirac, clope au bec, justement, et par mesure de prudence, l'éditeur préférait renoncer au profit d'une approche moins tabagique… Pour certains, on voyait revenir une vieille polémique autour de la loi Evin, entre le risque juridique réel, et l'autocensure morale. Pascal Mbongo, de Droits média culture, s'interrogeait alors dans nos colonnes

Il reste à s'interroger sur le sens sociologique de ces « gommages » de l'image du tabac. L'on est spontanément enclin à y voir une manifestation de la montée d'un certain hygiénisme. Cette explication dit sans doute quelque chose de la prégnance contemporaine de polices sociales du corps et de l'importance accordée au corps « sain » et au corps « beau », ces deux propriétés étant d'ailleurs souvent confondues dans nos représentations. En même temps, l'explication par la « montée de l'hygiénisme » ne tient pas compte de l'historicité de l'hygiénisme.

  

On avait pourtant bien effacé la clope éternelle d'une photo présentant André Malraux, une décision qui avait incité  Didier Mathus à proposer une modification de ladite loi Evin : « Effacer une clope des lèvres de Malraux, c'est la même démarche intellectuelle que celle qui consiste à vouloir draper d'une étoffe un nu : c'est se priver d'une partie de l'histoire. C'est aussi le premier pas vers l'art officiel, l'art sous influence. »

 

L'article 2 de la loi précise que « Toute propagande ou publicité, directe ou indirecte, en faveur du tabac ou des produits du tabac ainsi que toute distribution gratuite sont interdites ». Mais l'histoire s'incline-t-elle devant la loi ?