La compétition "remue la rage, le désir. Sans ces forces, on n'écrit pas"

Nicolas Gary - 17.04.2014

Edition - Société - Dominique Sylvain - polar - écriture


Avec Dominique Sylvain, c'est un autre type de polar à la française que l'on explore. Franz Desplanque nous avait régalé avec un humour décapant, sauce basquaise, évidemment. Dominique Sylvain a commencé sa carrière dans le monde du noir au début des années 90. Lucidité et journalisme forment un mélange détonnant dans son cas. « Ce qui m'intéressait en tant que journaliste - les rouages de la société et l'état d'esprit de mes contemporains -, m'intéresse toujours aujourd'hui. » Attention, on décortique…

 

 

 

 

  

Une femme dans le monde du polar : ne voyez aucun sexisme dans ma question, mais… ce n'est pas un milieu que l'on voit plus souvent représenté par des hommes ? 

 

Oui, c'était le cas au début des années 90 quand j'ai commencé à écrire, mais les choses ont pas mal évolué depuis. Et peut-être même précisément depuis cette époque, sans que je sache pourquoi. J'avoue avoir lâchement profité de la situation. Mes rares consœurs et moi-même étions invitées dans des débats en continu sur le thème obsédant du « polar et des femmes ». Bref, les projecteurs étaient sur nous, une situation qui n'était pas pour me déplaire. N'empêche que le lecteur n'est pas réellement passionné par les histoires de parité.

 

C'est le texte qui compte. Heureusement d'ailleurs. En tant que lectrice, un auteur ne m'intéresse jamais parce que c'est une femme ou un homme, mais parce qu'il ou elle a du talent. Je ne vois aucune différence de puissance entre Natsuo Kirino et Joe Nesbo, par exemple. Certes, Kirino focalise son attention sur les personnages féminins et Nesbo fait l'inverse, mais ce qui compte, ce sont l'acuité de leur analyse psychologique et leurs esthétiques respectives. 

 

L'écriture journalistique et celle du roman se rejoignent-elles dans l'écriture de littérature noire ? 

 

Quand j'étais journaliste, les conseils de mon premier rédacteur en chef étaient gravés dans le marbre. Pour chaque sujet traité, il fallait respecter les cinq questions sacrées. « Qui, où, quoi, comment et pourquoi ? » Chaque phrase impliquait de se mettre dans la peau du lecteur potentiel et de se questionner : « Est-ce que ce que je viens d'écrire est parfaitement compréhensible ? ». Dans l'écriture fictionnelle, notamment dans le cadre du roman noir, on peut toujours se la poser, mais coller parfaitement à la règle risque d'endommager l'émotion, l'atmosphère. En tout cas, mon expérience journalistique me permet sans doute d'emmagasiner une documentation conséquente et d'en faire assez rapidement la synthèse sans me sentir noyée.

 

Ce qui m'intéressait en tant que journaliste - les rouages de la société et l'état d'esprit de mes contemporains -, m'intéresse toujours aujourd'hui. En tant que romancière, j'ai sans doute élargi le spectre puisque je puise mon inspiration dans le puits des mythes. J'ai une solide obsession – le mythe d'Orphée et d'Eurydice – et je ne suis pas persuadée que j'aurais pu caser cette fascination dans mes papiers journalistiques de l'époque. Reste ce respect pour la réalité, qui est caractéristique du journaliste. J'ai besoin de la véracité des détails : la spécificité des armes, les éléments techniques liés aux enquêtes, les contextes économiques et politiques. Pour proposer un monde intéressant aux lecteurs, il faut écrire des fictions plausibles. C'est à partir de là que l'on peut décoller, créer son petit monde cousu de fil blanc et bâtir une esthétique. 

 

 


 

 

Politique, finances : les thèmes sont toujours d'actualité, à croire qu'ils sont inextricablement connectés. Est-il plus simple, pour la littérature policière, de les aborder ?  

 

Je ne pense pas que la littérature policière permette d'aborder plus facilement ces thèmes que la littérature générale. Aux auteurs, quelles que soient leurs « cases », de s'en emparer s'ils le souhaitent. Ces thèmes étaient déjà d'actualité du temps de Shakespeare, par exemple. Je pense à lui parce qu'il mettait le monde entier, et au-delà des frontières de son siècle, dans ses pièces tout en étant passionné par son époque et ses jeux de pouvoir particuliers. Le pouvoir, l'argent, le désir, la jalousie gouvernent toujours les liens entre les individus. Le sens de l'honneur aussi, parfois, ou du moins l'envie de quelque chose qui nous dépasse. Ce sont des thèmes d'une puissance intacte, et qu'il est jubilatoire de mêler. J'ai toujours été attirée par le mélange des genres et notamment par le talent avec lequel les Anglo-Saxons mêlent drame et comédie en partant de faits tangibles et de situations difficiles. 


Retrouver un extrait de Sale Guerre de Dominique Sylvain

 

 

L'identification Polar Made In France, comment la comprenez-vous ? Quelles seraient les trames communes à l'écriture de polars français ? 

 

Je la comprends d'abord comme un clin d'œil amusant. Mais sous la rigolade, il y a un constat (sinon ce ne serait pas drôle, n'est-ce pas ?). Ces dernières années ont vu un déferlement de polars scandinaves. Excellents pour certains, moins intéressants pour d'autres. J'ignore si le point de saturation est atteint, mais cette petite provocation « Polar Made in France » arrive sans doute à point nommé. Ces polars dominants auront en tout cas eu un avantage : celui de nous secouer. En fait, nous aurions été noyés sous une vague chinoise ou néozélandaise, l'effet aurait été le même. Dans tous les domaines, je crois aux vertus de la compétition. Ça remue notre rage, notre désir. Sans ces forces-là, on n'écrit pas. J'ignore quelles sont les trames communes dans le polar français.

 

Justement, ce que j'appréciais beaucoup dans les polars de Thierry Jonquet, c'était l'effet de surprise. Il savait nous emmener dans des contrées incroyables en dosant savamment polar et fantastique, comme dans « Mygale » ou « Ad Vitam Aeternam ». Il n'était jamais où on l'attendait et écrivait des histoires fortes, subtiles, sans asséner un discours politique. Il me semble que le polar français, dans l'époque post-Manchette, a été pendant un temps alourdi par le militantisme politique et par l'idée que tout le monde était capable d'écrire. Il y a depuis quelques années une éclosion de talents extrêmement divers. On peut sans doute parler de bouillonnement, et seuls les spécialistes sont capables de repérer des lignes directrices. Si elles existent. Pour revenir au polar scandinave, quel rapport entre Jo Nesbo et Camilla Lackberg ? Aucun, hormis le label Made in Scandinavia.

 

J'imagine que pour le polar français, c'est exactement la même chose. Nous espérons tous que les lecteurs feront (ou font déjà) le constat suivant : les bons auteurs français sont tout aussi capables que leurs confrères étrangers de raconter des histoires fortes, avec de beaux personnages, dans un style puissant, avec un sens du rythme et de la musicalité de la phrase. C'est en gros ce qu'a dit l'éditeur anglais Christopher McLehose et il a bougrement raison.